Dimanche Investigations (I)

by dimanche, février 26, 2012 0 points avant
(Post 1/2) (Images de la Bunka Gakuen Costume Museum Digital Library)

On a tous nos préférences en matière de recherche sur l'histoire du costume : en ce qui me concerne, je ne jure que par les vrais vêtements d'époque, alors que d'autres sont obsédés par les gravures de mode. Je suis un peu sceptique sur la valeur de fond des magazines de mode quelque soit l"époque : quelle proportion de la population féminine française actuelle porte réellement ce qu'on voit dans Elle et Marie-Claire ? Et surtout qui porte exactement ce qui est dans Biba et Glamour, coordonné de la même manière, avec la même coupe, la même couleur, la même marque ? Pourquoi le comportement des femmes aux XVIIIe aurait-il été différent du nôtre ? (oui, on va encore parler XVIIIe)

Ceci dit, avec toutes les pincettes que l'on peut prendre, les à priori que l'on peut avoir, les à peu près qui pullulent à cette époque dans les descriptions de vêtements de l'époque, on ne peut pas pour autant se permettre d'ignorer cette source d'informations (et je ne parle pas que des gravures : le texte est primordial). Non pas parce que les magazines sont beaux (ils sont magnifiques, ce n'est pas le sujet), mais parce qu'ils apportent malgré tout, par la bande, un certain nombre d'information de base, tout comme aujourd'hui les magazines féminins sont les miroirs des tendances de fond, même si les habits précis dont ils parlent ne sont destinés qu'à une minorité de la population.

Qu'est-ce que j'appelle tendance de fond ? Par exemple, si les femmes portent tel ou tel type de vêtement : jupe, robe ou pantalon ? Imaginez si un magazine faisait depuis 60 ans l'impasse sur les femmes en pantalon, par pure idéologie ? Bien sûr, c'est impensable comme idée. Bah, pareil pour le XVIIIe et le XIXe. Autre exemple, les tendances vraiment incontournables de la mode : le "tout jean" des années 80 et le port des divers deuils royaux dans les pays d'Europe qui étaient très suivis des couches supérieures et moyennes de la société. Ou le courant "à la simplicité" des années 1780, qui a été une révolution (avant la Vraie). etc

Il faut donc savoir en prendre, en laisser et ne pas croire aveuglément tout ce qu'ils racontent. Mais ne pas tout rejeter d'un bloc aussi.

Une fois ce préambule fait, je dois vous dire que je me suis amusée comme une gamine à parcourir les magazines de mode de la fin du XVIIIe siècle. Et j'ai battu en brèche le plus gros de mes à priori sur les robes à zones :)) Y'a que les imbéciles qui changent pas d'avis !

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Au départ de cette recherche, il y a eu une discussion avec d'autres costumières sur les robes (et caracos) à zones et les robes fourreau, l'idée étant, dans cette discussion précise, que l'on pouvait mettre des robes fourreau sous les robes à zone. Le problème principal, en ce qui me concerne, c'est qu'il semble n'exister aucun exemple de robe-fourreau d'adulte (donc, est-ce que cela a vraiment existé ?) et que l'on n'a pas non plus d'exemples de robe à zone avec une partie détachable. Soit la partie sous la zone (le triangle de dessous) est constituée de pans attachés à l'intérieur de la robe, partie intégrante, soit on a des exemples, de caracos en particulier, où la partie de dessous est juste manquante, n'ayant jamais existé. Première constatation : le mot "robe à zone" n'existe pas au XVIIIe. Ce sont des Anglaise qui s'ouvrent sur une pièce de vêtement en dessous, ou des robes à la Sultane, à la Turque, etc. Pas de terme généraliste. Tu parles comme ça simplifie la vie quand on doit évoquer tous les type de robes à l'Anglaise. Je vais rester sur "zone" pour le moment :/

Mais hop hop hop !... d'abord c'est quoi, une robe fourreau ou un fourreau ? Au départ, c'est une robe pour enfant fait d'une seule pièce. Il en existe deux types, le fourreau pour les petits garçons avant 5-7 ans et la fausse-robe pour les filles. Il existe même un patron issu de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert.

  Tailleur Diderot fourreau 1776

On voit clairement que les deux robes (les deux pièces du bas, pas les morceaux coupés) sont faites d'un seul tenant, sans couture. Mais avec une forme vraiment bizarre ! Ce sont à priori des vêtements pour enfants très jeunes, mais il semblerait que les filles aient porté la robe fourreau jusqu'à 8 ou 9 ans. Elles se nouent dans le dos. Là malheureusement, je n'ai pas de référence précise, pas trouvé, mais c'est quelque chose de généralement acquis. De manière générale, les vêtements de jeunes enfants au XVIIIe se lacent dans le dos : facilité d'habillage, et surtout, ils ne peuvent pas se déshabiller seuls. Il existe pas mal (les fringues de gosses, pour les conserver intactes...) de pièces de vêtements conservées qui se nouent dans le dos. Seule la première peut vraiment correspondre au patron de l'Encyclopédie.

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Pièces sourcées via le lien Pinterest : cliquez !

Le fourreau des enfants s'adaptent à la mode des adultes : 

fourreau enfant5 fourreau enfant6

Les robes sont dites "relevée en Polonaise" et "à l'Anglaise". Hors, ces deux types de vêtements s'ouvre sur le devant. Certes, à la Polonaise, il suffit de retrousser le fourreau à l'arrière sans rien y changer. Mais un fourreau coupé à l'Anglaise, la pièce est forcément, non plus en une seule pièce, mais taillée en plusieurs pièces dans le dos. On peut imaginer qu'elle continue à se lacer sur la couture milieu dos, et que la haut est cousu à la jupe comme sur l'exemple (véritable) suivant. Mais si même les fourreaux d'enfant ne sont plus faits d'un seul tenant, on peut d'ors et déjà plus ou moins balayer cette probabilité des vêtement d'adulte. Ca ouvre aussi sur une tout autre possibilité : les robes à dos en fourreau, expression que l'on utilise encore aujourd'hui, et qui sont des robes d'adultes. Le dos est taillé en une seule pièce des épaules au pieds, souvent plissé sur la longueur, alors que le reste de la robe se construit comme une robe à l'Anglaise normale et se ferme devant. Avec un système pareil, pas moyen de lacer la robe au milieu du dos.


Et les fourreaux d'enfants qui s'ouvrent sur le devant, eh bien ça existe !

fourreau enfant1 Septembre88Mag fourreau enfant2 Septembre88Mag
Magasin des Modes, Septembre 1788 

Il s'agit donc d'une robe fermée devant, visiblement sur des pans centraux attachés au reste de la robe (en général, ils mentionnent ce qui se trouve sous une zone, quand ils ne le font pas, on peut supposer  qu'il n'y a pas de partie détachable : on verra cela très très très en détail plus tard ). Le haut est supposément attaché à la jupe qui fait le tour du corps, comme un jupon, et n'est pas seulement rejeté en arrière comme une Anglaise. On peut remarquer que le fourreau n'est pas sous une zone, il est lui-même à zone. *hint hint hint pour plus tard*

fourreau enfant3 Fevrier86Cab fourreau enfant4 Fevrier86Cab
Cabinet des Modes, Février 86

Dernier exemple, très intéressant. Le fourreau est une sur-robe en mousseline transparente (carrément invisible sur la gravure). En pleine époque de la Chemise à la Reine, qui est une robe en une seule pièce, la ressemblance est intéressante. Est-ce que le fourreau pourrait être un autre nom pour les robes-chemises ?

Voilà pour les robes d'enfants. La question est donc de savoir si les robes fourreau existent vraiment pour les adultes ? La réponse est oui (à ma grande surprise, parce que les gravures que j'avais vu jusqu'à présent n'étaient absolument pas claire là-dessus. Il a fallu que je retourne voir les magazines et surtout lire les longues descriptions de costumes : miam !), mais on se heurte très vite à un problème de taille : les magazines traitent indifféremment les robes à dos en fourreau (des Anglaises) et les fourreaux en une seule pièce. C'est au lecteur de déterminer de quelle type de robe il est fait mention. Parfois, c'est clair... d'autre fois...

fourreau29 fourreau29b fourreau29t

"Robe en fourreau à queue simple" (manquerait plus que la queue soit compliquée). On voit clairement que c'est une anglaise. Retroussée sur les côtés. On peut deviner très vaguement le plis dans le dos. Notez l'usage de "EN fourreau" au lieu de juste "fourreau"
En sus, les différentes déclinaisons de la même gravure.

fourreau30 fourreau30b fourreau30t

"Robe en fourreau, le bord de la robe retourné par devant". Là ça ne peut pas être plus clair, le devant de la robe, ouverte, est carrément retournée. Encore une fois "EN fourreau".

fourreau36
fourreau25 Novembre85Cab fourreau26 Novembre85Cab
fourreau27 Novembre85Cab
Magasin des Modes, Décembre 1789 
(je ne vois pas en quoi il est à la Lévite : il n'y a pas de ceinture ??? 
et on ne voit pas le devant spécifique des Lévites)

Sur ces gravures l'usage en fourreau au dos plissé et/ou en une partie est bien établi. D'où les dérivés de dos en fourreau sur les lévites.

fourreau33 fourreau33b fourreau32 fourreau32b 

La première est une "robe à la Lévite à corsage en fourreau" et la seconde, une "robe à la Levantine garnie en hermine, c'est une robe à mancherons, taillée en fourreau par derrière : c'est-à-dire dont le bas seulement forme des plis sur le derrière et les côtés".

pas fourreau.jpg

Attention, voilà un exemple trompeur : "le corsage lacé par derrière le jupon et retroussé". Il m'a fallu un bon moment à me gratter la tête pour comprendre la phrase qui à vue de nez, ne veut pas dire grand'chose. Non, c'est n'est pas un corsage lacé dans le dos, c'est un corsage qui a des lacets sous la partie jupe arrière et qui permet de la retrousser comme une polonaise. Les joies de la recherche :)

Jusque là, donc, pas de robe fourreau telle que j'en cherche, robe en une seule pièce, fermeture dos.

C'est ensuite que les ennuis commencent...

fourreau7 Décembre85Cab fourreau8 Décembre85Cab
Cabinet des Modes, Décembre 1785

fourreau11 Avril87Mag fourreau12  Avril87Mag
Magasin des Modes, avril 1787

fourreau3 Aout87Mag fourreau4 Aout87Mag
Magasin des Modes, Août 1787

fourreau5 Septembre87Mag fourreau6 Septembre87Mag
Magasin des Modes, septembre 1787

fourreau9 Octobre87Mag fourreau10 Octobre87Mag 
Magasin des Modes, Octobre 1787

fourreau28 fourreau28b

Ou comment montrer des robes fourreau sans rien en montrer. La vision de côté permet de vérifier que les robes sont bien d'une pièce, du moins pour la partie jupe qui fait le tour. Mais la robe se ferme-t-elle devant ou derrière ? Si elle se ferme devant, on a affaire à un type de robe que je connais bien : ce qu'on appelle la "robe ronde", traduction fidèle, et un peu idiote de "round gown". En anglais "round" signifie aussi bien rond que quelque chose qui "fait le tour". "Rond" n'a pas un sens aussi large en français. Une robe ronde, il y en a une dans Janet Arnold, celle avec le col à pointes (1787 de mémoire, comme celles au-dessus), et une dans Fitting and Proper de Sharon Burnston. Les deux sont des exemples anglais et américains respectivement, je ne sais pas si il reste une robe française conservée de ce type.

fourreau31

Si l'on cherche du côté des robes qui se ferment devant, celle là, avec son falbalas/volant à la taille devant me semble aussi une bonne concurrente. Mais ça peut aussi être une chemise à la reine, si vous voulez mon avis. Rappelez-vous, le fourreau de mousseline de petite fille.

fourreau15 Mai89Mag fourreau16 Mai89Mag
fourreau17 Mai89Mag fourreau18 Mai89Mag
fourreau19 Mai89Mag fourreau20 Mai89Mag
3 exemples parus dans la même édition du Magasin des Modes, Mai 1789

Et puisqu'on en est à se rappeler des robes de fillettes qu'on a vues, vous vous souvenez des fourreaux à zone ? Ce n'était pas un délire unique, ça revient plus tard. (Au niveau construction, je vous raconte pas la prise de tête.)
Ce qui est intéressant, c'est le texte qui accompagne la première gravure :
"on peut juger que les nouveau fourreaux ne sont plus lacés par devant & qu'ils sont séparés comme pourraient l'être les robes. Ce sont actuellement des jupons auxquels on a attaché des corsages de robe."

Euh en fait, j'ai toutes les réponses à mes questions, là, non ?

Ben non, parce qu'il existe bien des fourreaux qui ne sont visiblement pas lacés sur l'avant : ce n'est jamais précisé dans la descriptions, mais les dessins sont, en ce qui me concerne, assez clairs : pas de ligne de fermeture devant.

fourreau1 Janvier88Mag fourreau2 Janvier88Mag 
Magasin de Modes, Janvier 1788

fourreau21 Octobre89Mag fourreau22 Octobre89Mag
Magasin des Modes, Septembre 1789

fourreau23 Décembre89Mag fourreau24 Décembre89Mag
Magasin des Modes, Décembre 1789

On remarquera que ce type de fourreau se porte toujours avec une ceinture pour cacher la taille. Impossible, donc de savoir, s'il y a une couture transversale, ou pas, si c'est plissé pour s'ajuster, si cela ressemble à ce genre de robe qui date à peu près de la même époque. 

EDIT : depuis l'écriture Dde cet article, Pinterest a subi 4 lifting au moins, et a bousillé pas mal de mes liens. A celui-ci, il a substitué une autre robe (je répète, c'est pas la bonne. Je laisse le lien, parce que celle mise à la place est une chouette robe par ailleurs :P ), et m'a perdu l'image d'origine. Et je ne me souviens plus de ce que c'était. La loose...

Mais oui, j'ai ma réponse, enfin ! Les fourreaux d'une pièce lacés dans le dos, ça existe. Je suis pas sûre d'être fan. En fait, je suis même sûre de ne pas l'être tout à fait (le laçage dans le dos, pour des robes XVIIIe, beurk !). Mais je suis contente d'avoir résolu un problème qui me tarabustait depuis un moment.

Un prochain post à venir avec la suite de mes recherches : MAIS AU FAIT, QU'EST-CE QUI SE PORTE SOUS LES ROBES À ZONE ? Première réponse : pas des fourreaux justement !! ^^

***

Pour finir sur une note amusante, les usages glop ou bizarres des robes fourreau et en fourreau.

fourreau34 fourreau35 fourreau35t fourreau35b
Robe à l'Anglaise en fourreau utilisée sous un caraco. Pô glop :/


Et le "aïeuh ma tête !!!" du jour
fourreau13 Février89Mag fourreau14 Février89Mag
Magasin des Modes, Février 1789 
(non ce n'est pas une robe Révolutionnaire)


Ps : cette recherche m'a pris beaucoup de temps et d'énergie, pitié, ne vous appropriez pas mon travail. Citez-moi, et linkez vers ce post et le suivant. Merci d'avance.
Historico-puriste

Costumière amateure, historienne. Aime bien rappeler qu'avant d'être un hobby de Princesses Playmobil, le costume c'est aussi une représentation de la vraie vie des vrais gens du passé. Il m'arrive ainsi de manger au petit déjeuner des marquises néo-roccoco irrespectueuses de leur matériau historique.

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