Mythologies du corset, épisode 2

Continuons notre petit tour d'horizon des mythes du corsets :

_ "On pouvait mourir poignardée par son corset"/ "Le corset brisait les côtes" / "On se faisait enlever chirurgicalement les côtes.

Première question : sources ? Parce que si la notion revient souvent dans les livres d'Histoire de la Mode, il est difficile d'en trouver l'origine. Et plus important, l'histoire est plus ou moins toujours la même : une jeune fille (forcément jeune, le concept type de la victime), à son premier bal, veut être la plus belle et rentrer dans sa superbe robe, elle se fait donc lacée très serré (la femme est vaine, et stupide...). Au cours de la soirée, une de ses baleines se casse et lui rentre dans l'estomac / une de ses côte se casse et lui rentre dans les organes, mais fière, elle continue de danser jusqu'au bout de la nuit, rentre chez elle sans rien dire à personne, et meurt dans d'atroce souffrance dans la nuit, le foie transpercé. Au cas où vous n'auriez pas compris, ceci est l'archétype de la légende urbaine, qui a repris le flambeau du conte de fée d'avertissement type le petit chaperon rouge. Protège-toi des dangers du monde, petite chose fragile.

Qu'est-ce qui est crédible dans cette histoire ? Rien, à part qu'une baleine peut se casser si on serre trop son corset (raison d'ailleurs pour ne pas le faire. Et les baleines ça coûte cher à remplacer, voir la pénurie à la fin du XIXe, début XXe.). Une côte peut-elle se casser à cause d'un corset ? **couff couff** Permettez que je m'étouffe de rire. Il faut une force très importante pour casser un os. Rappelons à toutes fins utiles qu'à poids égal, un os est six fois plus solide qu’une barre d’acier. Les os supportent le poids de votre corps tous les jours. Ils supportent aussi les torsions de votre corps. Et si l'ostéoporose peut faciliter la fracture des os, et qu'elle est plus fréquente chez les femmes, elle n'apparaît qu'après 45 ans, hein. Qu'est ce qui casse une côte ? Se prendre un volant dans la poitrine dans un accident de voiture. Faites-vous tabasser, et vous risquez d'avoir les côtes méchamment félées (et ça fait déjà très mal), mais pas cassées. La cage thoracique est solide, puisqu'elle protège vos organes les plus importants. Elle est aussi extrêmement flexible. Une cage thoracique soumise à la pression d'un corset se resserre, comme quand vous vous faite serrer très très fort par votre petit copain rugbyman.

Mais admettons que la baleine casse (elle doit réussir à passer à travers les couches de coutil, de canvas, ou de toile épaisse, je lui souhaite bien du courage) ou qu'une côte casse, et qu'elle transperce un organe. Non, vous ne continuez pas à danser, vous vous écroulez sur le sol en hurlant le nom de votre mère. C'est très douloureux. A moins d'être insensible à la douleur ou une super-héroïne, un organe transpercé c'est insupportable. Mais non, la victime est trop vaine pour choisir entre demander de l'aide ou continuer à danser firèrement (la femme, cette créature inhumaine -- et vaine, rappelons-le.). Bizarrement, dans tous les exemple rapporté de cette légende urbaine, c'est toujours le foie qui est touché : eh oui, le foie, c'est cet organe si fragile qui fait qu'on meurt non seulement en quelques heures s'il est touché, mais aussi dans des souffrances atroces. C'est pas comme si il y avait d'autres organes à disposition pour les transpercer.

Répétez après-moi : légende urbaine. C'est un conte pour faire peut. Et ça marche.

Et en voilà un autre : les femmes se faisaient retirer chirurgicalement les côtes pour serrer plus leurs corsets. Humm... J'essaye d'imaginer une salle d'opération victorienne, avant l'époque de le péniciline, de la découverte des microbes, avant l'invention officielle de la chirurgie esthétique, où un chirurgien complètement timbré accepterait de retirer des côtes à une femme. Si elle ne meurt pas pendant l'opération, elle mourra de scepticémie, de complications post-opératoires, ou la première fois qu'elle essayera de mettre son corset et que ses organes non protégés et non habitués seront confrontés directement à l'oeuvre d'un corset. Je mise sur l'occlusion intestinale. Vous avez BESOIN de vos côtes pour porter un corset.

Je vais vous dire d'où vient cette légende: PHOTOSHOP ! Enfin, le photoshop d'avant photoshop. Oui, parce que les premiers photographes n'ont pas attendu l'ordinateur pour découvrir les joies des la manipulation d'image. Entre la colorisation à la main, la surimpression pour créer des fantômes, et le redessinage d'éléments de la photos, ils étaient relativement forts à l'époque pour embrouiller leur monde. L'un des exemples de ça, c'est Polaire, la taille la plus fine du monde : 40 cm corsetée. Et beaucoup d'arrangements avec la vérité.

Moi, Polaire, première photoshoppée de l'histoire. 
On a la gloire qu'on peut.

Ca ne veut pas dire qu'on n'a pas d'exemples de femmes ayant la taille aussi fine que le prétendait Polaire. On en a même un exemple encore plus connu, et infiniment plus triste : Sissi. J'ai eu l'occasion de voir des robes de deuil que Sissi portait dans les années 1890. Et elle, je peux confirmer qu'elle ne devait pas faire plus de 40c cm de tour de taille corsetée. Il est aussi largement prouvé que Sissi a été gravement anorexique de son mariage à sa mort (voir au château de Schönbrum le registre de ce qu'elle mangeait, soigneusement consigné par le service du palais). Quand on mange un oeuf, ou une pomme par jour, on n'a pas besoin de se faire enlever des côtes pour être rachitique dans son corset.

_ "Le corset est un instrument de torture, on souffrait en le portant"

On peut souffrir en portant un corset, c'est vrai, j'en ai fait l'amère expérience, je ne suis pas la seule. Mais il faut être précis sur les raisons de ces douleurs. Premièrement, des problèmes de dos ou de hanches, peuvent en effet entrainer des douleurs. Mais ce n'est pas lié au corset, mais à des problèmes de santé préexistants. Ces douleurs n'ont d'ailleurs pas besoin du corset pour se manifester. Par ailleurs, paradoxalement, le corset peut-être bon ou mauvais pour les mêmes problèmes de santé, selon les circonstance. Un corset 1900 me tue le dos en 10 minutes (raison pour laquelle je n'ai encore jamais fait de costume Belle-Epoque), mon corset XVIIIe est un rêve à ce niveau-là.

Autre cause de douleurs : les baleines. On n'utilise plus aujourd'hui de baleines en fanon de baleines, et on se retrouve avec des équivalents. Si les baleines en plastique sont un bon erzatz pour du XVIIIe, elles n'ont pas la flexibilité de la vraie baleine pour du XIXe. On doit alors utiliser des baleines en métal, soit des baleines plates légères, soit des baleine spirales qui ont une vraies flexibilité, mais qui sont relativement dures. Selon la résistance à la douleur de chacune, ces diverses baleines peuvent être ou non douloureuses. Je ne supporte pas les baleines spirales, personnellement, mais la majorité des filles corsetées que j'ai rencontrées n'ont eu que peu de problèmes avec. Encore une fois, c'est le fait de devoir utiliser des erzatz de baleines qui peut poser problème. Autrefois, les corsets étaient sensiblement plus souples.

Et enfin, la cause principale de douleurs en corset est très simple : si un corset n'est pas fait pour VOTRE morphologie, il sera forcément douloureux. C'est comme porter des chaussures taille 38, quand on fait du 40. C'est débile, non ? Pareil pour un corset.

_ "le corset est un instrument de torture 2, on avait de graves problèmes de santé avec"


Des organes écrabouillés, aux os brisés, à la colonne vertébrale torturée, à la stérilité, vous avez probablement déjà entendu toute la litanie des maux que cause le corset. Mais établissons tout de suite qu'il n'existe rien -- RIEN -- dans la littérature médicale qui prouve qu'une femme soit morte du fait de son corset. Quels que soit les changements, réels, que le corset faisait subir au corps, il n'a jamais été prouvé qu'il pouvait causer des dégâts mortels ou ayant un impact réel sur la vie.

Balayons tout de suite l'idée de l'infertilité : les femme autrefois étaient autrement plus fertiles que nous, ils suffit d'ouvrir un livre d'histoire et de réviser un peu la notion de mortalité infantile pour comprendre que c'est leur fertilité qui permettait de contrebalancer un tout petit peu la chose.

Mais oui, le corps sous corset subissait des changements :
- La cage thoracique, finissait par se déformer et se resserrer. Mais cela ne se produisait qu'après de très nombreuses années de port de corset quotidien.
- Les organes se déplaçaient vers le bas, pour s'adapter à la nouvelle forme du buste. Mais ne pas confondre organes qui se déplacent et descente d'organe.
- Les muscles du dos étaient peut-être moins développés. Je dis "peut-être" parce que les analyses des hygiénistes du XIXe  ne sont pas complètement convaincantes là-dessus. Et que je pense que l'influence du corset sur ces muscles étaient contrebalancée par l'exercice naturel que ces femmes faisaient tous les jours en récurant leur maison ou en soulevant leurs enfants (voir point suivant).

Au niveau conséquences, la seule plus ou moins notable était que l'utérus était relativement bas, et que les femmes enceintent portaient donc bas. Cela ne les empêchaient ni d'être enceintes, ni d'accoucher, et les causes de la mortalité infantile ont été étudiées de long en large : les possibles malformations causées par le corset n'ont jamais été retenues comme cause majeure, ni même mineure. Car oui, les femmes enceintes portaient le corset, mais un corset adapté à leur ventre, qui se situait par ailleurs plus bas que normal : du coup, l'effet corsetage était situé trop haut pour avoir un impact sur le ventre. Pour des photos de corsets de grossesse, voir .

_ "On ne pouvait pas (remplir le blanc) en corset"

On ne pouvait pas courir, on ne pouvait pas monter les escalier, on ne pouvait pas sauter, on ne pouvait pas se baisser pour faire ses lacer, on ne pouvait pas porter de choses lourdes, etc.

On va commencer par des preuves par l'image, si vous voulez bien.

On ne pouvait pas se baisser :

“Women Bowling,” vers 1900, William M. Vander Weyde/George Eastman House Collection

Jeu de boules sur gazon, Australie, John Oxley Library, State Library of Queensland

On ne pouvait pas sauter :

Femmes sautant à la corde vers 1885
(photo d'origine inconnue d'abord parue sur le site Retronaut, d'où elle a depuis disparu)

On ne pouvait pas monter un escalier :

Femme escaladant un glacier
(Trouvé sur Tumblr il y a un siècle, si quelqu'un connaît la source, merci)

Revenons au principal : que fait une femme en corset ? Elle mène sa vie. Et la plus grande partie de la vie d'une femme, dans les siècles précédents, c'est de s'occuper des enfants (plusieurs), faire le ménage (pas d'aspirateur), ou encore la cuisine (pas de micro-ondes, ni de surgelés). Et ça, c'est quand elle ne travaille pas à côté, ce que font beaucoup de femmes célibataires (ou pas) autrefois. Ce sont des activités TRES physiques. Je vous conseille d'essayer un jour de récurrer votre appart ou votre maison, sans votre aspi (ah, battre ses tapis, une joyeuse activité qui s'est perdue) ou vos produits ménagers. Et puis en dehors de ça, ces femmes avaient une vie, elles allaient danser (quiconque n'a jamais essayé de danser une polka ne sait pas à quel point on était sportif au XIXe siècle), elles marchaient beaucoup pour se rendre dans les magasins ou à leur travail (les transports en commun, ce n'est pas à l'époque à la porté de toutes les bourses), et elle font du sport : tennis, croquet, tir à l'arc, randonnée, vélo, etc., tout ça en corset.

Alors d'où vient cette idée que la femme ne peut pas faire ces choses en corset, puisqu'il est évident qu'elle est quand même bien obligée de les faire au quotidien, sauf à vivre sous une cloche de verre comme un papillon ? Encore une fois, de cette idée bien ancrée que la femme est le "sexe faible". La femme est fragile, elle reste au foyer, elle ne doit pas travailler, elle n'a pas la capacité de supporter les choses trop difficile, etc. On vit encore aujourd'hui sur des conceptions masculinistes et misogynes du XIXe siècle, et quand on parle de la femme du XIXe, on en parle comme l'imaginaire du XIXe nous l'a vendue : la femme éthérée de la période romantique, la femme intellectuellement et physiquement trop faible pour travailler (ce qu'elles ont toujours fait, juste pas les femmes riches), la femme qui s'étiole comme une fleur qui se fâne dans son appartement,...

Tout est une question de perceptions : par exemple, on aime beaucoup souligner que les femmes, jusqu'aux années 1880, vivaient chez elles. Est-ce parce qu'elles ne pouvaient pas sortir ? Trop faibles pour supporter de marcher longtemps ? Ou est-ce parce que jusque là les femmes ont peu de lieux de socialisations qui leurs sont spécialement dévolus ? Dans ce cas-là, ou sortir, à part là où elles sont les bienvenues : les bals (populaires ou pas), les soirées mixtes, les berges en été, etc. A partir des années 1880, les femmes commencent à s'organiser des clubs, elles participent de plus en plus à des oeuvres publiques (charité, politiques, sociales, littéraires,...) qu'elles gèrent elles-mêmes. C'est pourtant l'époque où le corset commence à devenir soit-disant le plus contraignant. Cela ne les a pas empêchées de commencer à s'émanciper.

...à suivre...

Mythologies du corset, épisode 1

À force de relire toujours les mêmes clichés sur les corsets sur internet et dans des livres, parfois propagés par des gens relativement sérieux, je me suis dit qu'un petit "corset mythbuster" ne serait pas du luxe, au fond.

_ "les corsets servent à rendre la taille fine"

C'est évidemment la première des légendes sur le corset, et même avec la meilleure volonté du monde, jamais on n'arrivera à la détruire. Pourtant, essentiellement, c'est une connerie. Le but du corset n'est pas d'obtenir une taille fine, et si c'est ce après quoi vous courez , vous risquez d'être pas mal déçues. Par contre la réduction de la taille peut être (mais pas toujours) une conséquence du port du corset. Je m'explique.

D'abord, parlons un peu d'évidences : un corset sert d'abord à offrir un soutien et un maintien. Oui, c'est un sous-vêtement en premier lieu, pas un instrument de beauté ou de torture. Mais à la différence de notre vision moderne du maintien, on considérait, jusqu'à une époque encore assez récente (pensez aux gaines de vos grands-mères), que la poitrine n'est pas la seule chose qui devait être maintenue. L'ensemble des chairs du buste doit être maîtrisé (Apparté : De manière assez intéressante aujourd'hui, cette notion de maintien existe encore assez partiellement avec les culottes ventre plat. Vous remarquerez cependant qu'avant le buste était considéré comme un tout, on gérait poitrine-ventre-hanches ensemble. Maintenant on a établi une séparation de traitement entre ce qui est noble - la poitrine - que l'on maîtrise avec des soutiens-gorge qui peuvent être à la fois efficaces et beauxzéaffriolants, et ce qui est indigne, problématique, le ventre "pas plat", que l'on maîtrise par des sous-vêtements efficaces mais laids. Si l'on choisit le beau et sexy pour le bas, on refuse le maintien. Les deux sont incompatibles.).

De cette notion découle le but esthétique du corset : non pas maîtriser la taille, mais créer une forme, mettre le corps en forme pour correspondre aux canons de beauté d'une époque, ainsi que d'une certaine façon, aux canons sociaux et moraux. Par exemple, on voit apparaître une forme de corset qui accentue les hanches vers 1850, à une époque de renouveau conservateur qui redessine l'image d'une femme "ange du foyer et de la maternité", d'où la réapparition des hanches, symbole de fertilité vieux comme le monde...

Là vous me direz que la volonté d'une taille fine peut correspondre aux canons de beauté, et que finalement, les corsets sont bien là pour rendre la taille fine... Je suis navrée de devoir casser votre rêve, fan du tight-lacing, mais heu, non, un corset ne rend pas plus mince, comme ça par l'invocation des baleines et des lacets, ce n'est pas un instrument magique. Un corset, lorsqu'il est lacé normalement, va déplacer les chairs et les redistribuer vers le haut ou le bas. L'effet taille fine est surtout visuel, accentué par l'augmentation significative de la poitrine et des hanches. Dans les faits, la circonférence de la taille est réduite en moyenne de 2 à 5 cm. Ce n'est vraiment pas énorme. Il y a toujours des exceptions, mais ne mettez pas vos espoirs trop hauts.

Mais il y a des corsets super étroits dans tous les musées, m'dame ! Oui, il y en a. Sauf que... Sauf qu'ils sont toujours montrés sur des mannequins, jamais sur des personnes : la chair est molle, le mannequin non. Aucun corset sur mannequin ne ressemblera jamais à ce qu'il donnait porté par un vrai corps humain. Par ailleurs, les musées accentuent volontairement l'effet taille fine des corsets. Bah oui, c'est ce que le public vient voir ! Vous avez déjà vu des corsets de femmes fortes en musée ? Je vous rassure, elles existaient autrefois, et il existe toujours des corsets de de femmes obèses ou  enceintes. Mais ils ne sont jamais ou très rarement montrés, et s'il le sont, ils sont présentés selon un angle qui cache leur largeur (coucou, le musée des Arts Déco). Les musées, honte à eux, ont pour beaucoup oublié leur mission d'éducation. Ils font dans le bling bling et le hype (comme le musée des Arts Décoratif qui a osé présenter des corsets de fer comme de vrais corsets de tous les jours au XVIè siècle, alors qu'on sait pertinemment que la moitié des corsets de fer existants aujourd'hui sont des invention du XIXe siècle, et qu'on pense que ceux du XVIe pouvaient avoir un usage orthopédique.)

Dernier détail, mais c'est le plus important : les corsets sont toujours présentés lacés-fermés dans le dos. Or, on ne lace JAMAIS un corset fermé : un corset est toujours au minimum entrouvert de 5 cm dans le dos (on doit voir la chemise sous le laçage), le plus souvent de 5 à 10 cm. Cette ouverture a un but pratique. Les femmes ont un corps fluctuant, que ce soit au niveau de la poitrine (c'est là où les femmes prennent du poids en premier), pendant les règles, ou lors des grossesses. Un corset doit s'adapter à la morphologie du corps, et pas le contraire.

Et le tight-lacing, alors ? En fait, le principe du tight-lacing, s'appuie sur les effets pervers du corset. Si le but n'est pas d'amincir, il n'en reste pas moins que le corset fait subir des contraintes au corps, et que le corps y répond en se déformant (en particulier la cage thoracique). Les femmes, autrefois, commençaient à porter le corset à l'âge de 3 ans et ne le quittaient qu'arrivées à un âge vénérable où l'on peut se permettre de ne plus être "en forme". Au final, le corps s'amincissait réellement sur le long terme, mais encore une fois, c'était une conséquence, et non le but recherché au départ. Pourquoi mettait-on les enfants dans des corsets si tôt ? Parce que l'on était convaincu (à partir du XVIe, avant, je ne sais pas) que les os des enfants étaient trop mous, et que si on ne leur donnait pas un soutien pendant le début de la croissance, les enfants grandiraient avec le corps déformé, finiraient bossus ou pire. Jusqu'à l'âge de 5 ou 7 ans, selon les époques, garçons et filles portaient le corset (et non, ils n'étaient pas forcément baleinés, ils pouvaient être cordés, ou contenir du carton, du canvas fort ou du bougran. Les gens n'étaient pas des monstres tortionnaires autrefois). Les tight-laceurs modernes sont des malades qui déforment volontairement leurs corps sur une période de temps assez réduite, c'est hyper malsain et ça ne correspond à aucune réalité historique.

Il y a donc des corsets qui ne font pas la taille fine ? Ben tiens ! De 1795 à 1825, rien à battre d'avoir l'air fine. À d'autres époques, les corsets font volontairement  ressortir le ventre : au XVIe siècle et entre 1870 et 1889. Et on peut même aller plus loin : les structures annexes situées sous les robes -- paniers, crinolines, tournures, poufs, culs de Paris -- peuvent très souvent annuler cet effet taille fine. (Dans les films, ils trichent... pour s'adapter aux préjugés du public) Si par un effet d'optique, une crinoline contribue souvent à faire passer une taille pour plus fine qu'elle ne l'est, il arrive aussi que la morphologie de la porteuse (dos particulièrement cambré, hanches hautes, etc) annule l'effet d'optique.

_ "les femmes s'évanouissaient à cause de leurs corsets"

Le second mythe le plus répandu. Rt agaçant en plus de ça. Est-ce que des femmes se sont évanouies à cause de leur corset ? Probablement. Est-ce que le corset est la cause première et principale des évanouissements ? Probablement pas.

D'où vient l'idée que les femmes s'évanouissent à cause de leurs corsets ? De deux littératures très différentes et toutes deux relativement controversées : la littérature fictionnelle, et la littérature médicale.

Commençons par la littérature médicale. Elle a un but très clair : lutter contre le corset. Même si les arguments sont bons (le corset déformait vraiment le corps, tous les corps ne sont pas adaptés au port du corset, etc.), les médecins ne sont pas plus impartiaux que les autres, et quand ils prêchent pour leur paroisse, ils ont tendance à manipuler un peu les faits pour améliorer leur argumentation. L'évanouissement était donc pour eux seulement le symptôme des dégâts causé au corps des femmes. Oublions qu'il peut être le symptôme de beaucoup d'autres choses, telle que prédispositions aux évanouissements, maladies, le quart de millions de troubles menstruels existants, la chaleur (qui peut être accentué par la quantité de couches impressionnantes que ces femmes ont parfois sur le dos), le poids des vêtements et sous vêtements que portent ces femmes (des mètres et des mètres de tissus, des baleines en métal, etc.), la malnutrition qui dans certaines couches de la population était bien réelle,... Non, pour ces médecins, la cause unique est : le corset. No comment.

Pour asseoir leur propos, ils l'acccompagnent souvent d'images de corsets qui, clairement, sont des armes contre le corps humains tant ils sont étroits ou improbables. Et faux. Pour juger de cela, rien de tel qu'une petite confrontation entre le mythe et la réalité. A gauche, le dessin paru dans Le Corset, un traité hygiéniste de 1905 et à droite, le vrai corset, sensiblement plus large de la taille. Rajoutez à cela qu'un corset, comme dit plus haut, ne se lace pas fermé dans le dos, on se retrouve avec un corset de taille étroite, mais normale (un grand 36)...

Fig29Corset_avec_epaulettes.gif M-2009-0252-JT-d816d.jpg
Musée des Arts Décoratifs, 1770-1780

Néanmoins le postulat de départ de cette analyse médicale est d'abord l'idée que les femmes s'évanouissaient beaucoup. D'où vient cette idée ? Principalement de la littérature populaire où les femmes tombent en pâmoison toutes les 2 minutes. On retrouve beaucoup moins de ces malaises spectaculaires dans la littérature "sérieuse". La littérature populaire ne fait pas dans la dentelle, néanmoins, elle joue sur des codes sociaux réels, dont elle grossit le trait à dessein. Au XVIIe et au XVIIIe siècle, la sensibilité exacerbée est à la mode pour tous, hommes et femmes, on pleure pour un rien, on meurt de langueur, l'évanouissement est un passage obligé. Difficile de discerner dans quelle mesure on s'évanouissait pour de vrai. Au XIXe, c'est un peu plus pervers. Les hommes "re-virilisés" ne pleurent plus, le sentimentalisme est l'apanache des femmes. Mieux, il est ce qui définit le sexe faible. Une femme qui s'évanouit face à une émotion trop forte est une femme comme il faut. Par opposition aux anti-femmes, celles qui ne restent pas à leur place. Il y a un message politique et social très fort derrière la représentation et la création de la sensiblerie des femmes au XIXe siècle. Les femmes qui sortent de ce schéma sont dénaturées, bonnes pour l'asile (et les femmes qui correspondent trop à ce schéma aussi, sympa...). L'évanouissement prend alors un sens très différent. Une femme qui s'évanouit à la moindre émotion peut-elle prendre des décisions, gérer son argent, participer de la vie politique ? Non, bien sûr. Les méfaits du corset semblent très secondaires, dans cette perpective-là.

Oui, mais n'empêche, il y avait quand même évanouissements dûs au corset ! Non ? Je l'ai dis : probablement. Mais parlons d'expérience personnelle, pour être plus claire sur le sujet : je fréquente assez de milieux de reconstituteurs et de costumiers pour m'être fait une opinion, et jamais, je n'ai entendu raconter que quelqu'un s'était évanoui réellement. Des fatigues, des malaises légers, oui, parfois. Mais des évanouissements spectaculaires, jamais. Malgré le running gag des sorties costumées ("si je m'évanouie, tu empêches les pompiers de déchirer ma robe, hein ?! Tu me laisses m'étouffer s'il le faut, mais tu les empêches de bousiller mon précieux !"), le cas ne s'est jamais présenté. Et pour aller plus loin, mon cas perso : j'ai un très forte prédisposition à la pâmoison (malaise vagal) et une endurance respiratoire de moineau, un petit coup de chaud, et hop, je suis par terre, un escalier de 3 marches et hop, j'ai le souffle court. Pourtant, j'ai fait des sorties en costume XVIIIe en plein mois de juin, sous un cagnard de dingue, en portant des charges lourdes, en marchant beaucoup, ... la totale, quoi. Et pas le moindre petit malaise...

Faut croire que les femmes d'aujourd'hui ne sont pas assez fragiles. Ou simplement que les mythes correspondent à des fictions culturelles beaucoup plus profondément enracinées. Comme la "fragilité" du sexe faible.

...à suivre...

Pistache & Pastiche

Cet article, vous auriez dû l'avoir mercredi dernier, et puis... et puis. Donc, avec un peu de retard, et en considérant que c'est difficile de rebondir sur une semaine comme celle qu'on vient d'avoir, un très court article pour vous montrer la robe que j'ai fait pour le Nouvel An (de toute façon, j'ai très peu de photos).

Une robe avec un gros potentiel potache, car en plus d'être pistache, elle ressemble à un pastiche des robes transitionnelles des années 1790. Et pourtant, pourtant... cette bizarrerie a bien existé. A un seul endroit dans le monde, des aventuriers de l'impossible ont tenté l'extraordinaire, l'incroyable, le surnaturel (don't do it at home, kids !)... : la Robe Directoire à plis à la française !



La Hollande, l'autre pays de la mode.

Ces deux robes sont les deux seuls exemples que je connaisse, parce qu'ils ont été publiés dans un livre, Modes en Miroir, après une exposition au Musée Galliera en colaboration avec le Gemeentemuseum de la Haye, musée auquel appartiennent ces deux robes. Peut-être en existe-t-il d'autres dans les collections nééerlandaises, peut-être sont-elles les seules exemples d'une géniale adaptation aux modes changeantes des années 1795-1800. Si elles ont la forme générale des robe tuniques de la fin du siècle, elles ont gardé les manches 1780 et les tissus lourds et riches de la seconde moitiée du XVIIIe. D'après leurs descriptions, elles ferment sur le devant l'une avec des boutons, l'autre avec des compères.

Je n'ai eu que 3 jours pour coudre entièrement à la main cette robe, mais j'avais le projet en tête depuis que j'avais vu l'exposition (il y a 10 ans, quand même). J'avais amoureusement réservé à ce projet 5 mètres d'un très beau satin de coton pistache. Tissu qui 1) déteste l'eau :/ Première recontre avec un coton qui déteste l'eau. On découvre les subtilité des tissus tous les jours. 2) a refusé catégoriquement de se laisser repasser, même après une heure à peiner dessus.

J'ai choisi de simplifier au maximum : faire des manches non-coudées, fermeture frontale simplifiée (puisque je n'avais pas de photos des devants, je n'avais pas envie d'improviser) et prendre comme base, un patron que j'avais sous la main pour le transformer. Il s'agit de celui de la robe Directoire américaine de Past Patterns que j'utilise et modifie régulièrement au gré de mes envies. Sa particularité est d'avoir des têtes de manches qui s'arrondissent loin dans le dos. C'était un pari risqué avec les plis à la française, mais c'était l'effet que je voulais obtenir. Et j'en suis ravie.

Et donc, les photos, prises rapidement avant d'aller se baffrer un super repas de Réveillon avec les copines, aussi en costume. 

Vous avez vu comme ce coton est traitre ? 
On le croirait vraiment martyrisé par une costumière allergique au repassage ! 
Mensonge ! Propagande !

Ô Indiennes !

Ô Rage
Ô Désespoir
Ô Costumiers ennemis
N'ai-je donc tant vécu que pour cette infâmie ?

Il y a deux choses dont il faut se méfier quand on aime le costumes : les vendeurs de tissu et les costumiers amateurs. Je ne pourrais malheureusement faire l'honneur de donner deux neurones -- selon la formule maintenant célèbre -- ni aux uns ni aux autres. Si je résiste encore au crime de "la matière, c'est du satin", ça fait un moment que j'ai renoncé aux costumiers parisiens (enfin surtout costumières). A force d'avoir fait de multiples anévrismes cérébraux à les écouter raconter n'importe quoi, je me suis pris un Kraken. De temps en temps, je vois passer des conneries, et je secoue la tête  en me répétant ce fomidable proverbe polonais : pas mon cirque, pas mes singes. Mais la dernière connerie que je viens de voir passer m'emmerde plus. 



Ceci va donc être un mini mini rappel historique sur les Indiennes, d'où le titre. Mini, parce qu'un vrai rappel sur les Indiennes, c'est au moins deux heures de cours magistral.

Et donc tout de suite, réglons le problème : non, les Indiennes, ce n'est pas un spécialité des 20 dernières années du XVIIIe siècle, vous pouvez vous faire avec robe, jupon ou casaquin pour tout la deuxième moitié du siècle, facilement. Vous pouvez aussi vous faire un jupon ou un manteau de robe de noble pour la fin du XVIIe. Pour la première moitié du XVIIIe siècle, l'Indienne est plutôt réservée à la décoration intérieure. (sources : inventaires après décès parisiens. Dans les inventaires après décès des régions de Marseilles ou d'Arles, ou la Bretagne, près du port de Nantes, la possession et le port des Indiennes est endémique pendant la fin du XVIIe et tout le XVIIIe siècle)

On reprend : l'Indienne est nom commun que l'on donne à la fois aux tissus importés d'Orient depuis le XVIe siècle et aux tissus inspirés de ces tissus orientaux à partir de la fin du XVIIe, et surtout au cours du XVIIIe. Pour les tissus vraiment orientaux, on trouve aussi les noms de Perse et de "toille peinte" (oui je vous laisse l'orthographe d'époque, ça me fait plaisir), les Indiennes désignant plus souvent les tissus de coton imprimés inspirés de ces perses et "toilles peintes". Mais à l'époque, ils mélangent le vocabulaire (et aujourd'hui, les historiens sont bien emmerdés pour faire le tri). Et il y a aussi des toiles imprimés pinceautées en plus, donc un beau bazar au niveau des qualificatifs. Et pour certains tissus qui ont un nom spécifique (exemple, le chafarcani), la plupart des Français ne le connaissent même pas. D'où : Indiennes pour tous. 

Jusqu'en 1686, les Perses et les Indiennes sont légales en France, et ont beaucoup de succès. Beaucoup trop en fait. Les ventes de soieries lyonnaises plongent (elles sont une des grandes industries qui font vivre le royaume), et, même si la France a sa Compagnie des Indes et son comptoir à Pondichéry, le commerce de ces tissus profite beaucoup trop à la Compagnie des Indes Néerlandaises, et aux Anglais, qui commencent à grignoter l'empire commercial maritime des Hollandais. D'où, hop, 1686, Ordonnance Royale et prohibition de l'importation et de l'utilisation des toiles orientales. Et c'est un fiasco sans nom, parce que personne ne la respecte.

Dans un deuxième temps, les vraies Perses étant extrêmement chères, les plus chères étant les peintes, et le coton rare, puisqu'importé. Mais avec l'augmentation du commerce du coton, celui-ci est devenu plus abordable (alors attention, je vous vois venir : alors le coton c'est un tissu de pauvres ? Il y a coton et coton : et le coton de bonne qualité est toujours très cher. Seuls ceux qui ont des moyens se font des chemises en coton, parce que c'est du coton à la fois solide et beau, et qu'ils peuvent s'en racheter dès qu'elles s'usent. Les bourgeois et les plus pauvres restent longtemps à la toile de lin, parce que c'est plus solide, résiste mieux pour des usages et des lavages répétitifs, et que ces chemises ont moins souvent besoin d'être changées.), et des usines se sont crées un peu partout en Europe pour imiter l'impression à la planche (avec des blocs de bois). Parmi les centres d'impression les plus connus, la Hollande, la Suisse, l'Alsace qui n'est pas encore Française, l'Angleterre et...  Marseille. 

Oui, là je sens que vous tiquez. Mais Marseille, m'dame, c'était bien en France, là où c'est interdit ? Je confirme. Sauf que c'est par Marseille que le savoir oriental est arrivé en Europe au milieu du XVIIe. En fait, dès 1640, des Arméniens sous la protection de Colbert, se sont réfugiés à Marseille pour échapper aux persécussions, et en contrepartie, ils montraient leur savoir aux artisans Marseillais. C'est comme ça que certaines usines de Marseille se sont retrouvées à garder leur autorisation de produire après la mise en place de la prohibition, quand les Marseillais ne pouvaient plus officiellement les acheter : mais Marseille est un port, et d'un port on exporte.

Malheureusement pour la France, elle a aussi exporté ses Huguenots après la Révocation de l'Edit de Nantes, et comme beaucoup d'entre eux étaient des artisans justements spécialisés dans le tissu et l'impression, ils sont allés porter leur savoir et leurs compétences en Suisse, d'abord, puis ils ont essaimé en Europe. Et ça fait encore aujourd'hui beaucoup marrer les historiens étrangers.

Donc de 1786, jusqu'en 1759, date du dernier décret levant l'interdiction des Indiennes, les Français jouent à cache-cache avec les lois somptuaires. Les Indiennes ont toujours du succès, et dans toutes les couches de la société, puisqu'il s'imprime partout en Europe des toiles de toutes les qualités. Mais on les utilise en décoration ou en vêtements d'intérieur. Si on les porte en extérieur, on ne risque qu'une amende (les importateurs finissent eux en prison), mais tout le monde n'est évidemment pas capable de payer une amende.

Dans les années 1750, il devient évident que la prohibition va bientôt finir par tomber et de nombreuses usines commencent à s'installer illégalement en particulier à Nantes et à Rouen. La célèbre usine de Jouy ne s'y installe qu'en 1760, tout à fait légalement. Oberkampf, qui la crée, est un Allemand, passé par chez les imprimeurs de Bâles où il a appris le métier.

A partir de 1759, on peut donc officiellement s'habiller en Indiennes, mais on le faisait déjà depuis à peu près un dizaine d'année de manière plus ou moins discrète. Du coup l'utilisation des Indiennes dans l'habillement explose et augmente de manière exponantielle. En 1789, tout le monde, je dis bien TOUT LE MONDE, en a, dans sa garde-robe ou son intérieur. N'oubliez jamais l'importance du marché de la revente au XVIIIe. Oui, même les prostitués et les lavandières portent des indiennes. Pas que les petites bourgeoises.

Ce qui change avec entre l'époque de la prohibition et l'après, c'est la diversité des motifs : jusque-là, on se contentait d'essayer de reproduire des motifs orientax, mais à partir de la deuxième moitié du sciècle, on commence à inventer des motifs originaux. 

Et c'est ça qui fait la différence entre les indiennes au cours du siècle : la modification des motifs. Pas le fait que les Indiennes, c'est trop moderne pour du 1770 * facepalm*





Et par ailleurs, je tiens à souligner qu'on trouve de très bonnes repros d'indiennes ailleurs qu'à Paris, bande de snobs, la preuve par une Grenobloise :

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Green Martha, dans son superbe Casaquin plissé en indienne Mond*** Tis*** en juillet 2013 à Vizilles.

Reprise des opérations

Ce blog va se réveiller doucettement, c'est la rentrée.

Le Kraken est toujours là (enfin, en même temps, il ne s'en ira jamais), mais on est en train de le bourrer de p'tites pilules blanches, et la costumière commence à retrouver petit à petit son poids de l'an dernier. Je rentre à nouveau dans le dernier corset que je me suis fait (il y a un an, donc) mais il est encore un peu douloureux). Mais on y est presque !

Du coup, pour fêter un peu ça, avant-hier, je me suis fait prêter une jupe et un jupon par Audrey du blog En-robée, et on est allées danser le quadrille. La sortie était organisée par Val d'Atours, l'association d'Audrey, et vous pouvez voir quelques photos ici. Audrey était superbe (j'ai fini la soirée sur internet pour acheter le patron dont elle s'est servi pour sa robe), et moi-même sans corset, ça allait encore :

Merci à V. Forichon pour la photo ^^

J'ai donc plusieurs projets costumes tout d'un coup :


- Une jupe 1895-1910 basée sur les explications de 1894 de De Gracieuse découverts par Green Martha :

De Gracieuse 1894 De Gracieuse 1894

J'ai acheté un coupon de taffetas de soie noire pas cher pour ça.

- Bien sûr les sous-vêtements en me basant sur les recherches IN-DIS-PEN-SA-BLES de la même Martha.

- Un corsage blanc pour aller avec. J'ai un lin pour ça. Quelque part. Dans mon bordel. Je n'ai pas encore réfléchi trop à la question. Je peux aussi faire un chemisier en crochet.

- Une banderole de suffragette "La femme doit voter" pour aller avec l'ensemble :P


- Et pour m'occuper les douze prochains mois, un gros challenge XVIIe siècle organisé par Isis' Wardrobe. Il s'agit de reproduire le plus fidèlement possible une robe d'un tableau que l'on choisit. 

J'ai choisi une oeuvre d'un peintre dont on ignore le nom et que l'on a surnommé "le maître de la toile de jean" (il maestro della tela jeans, parce qu'il était actif en Italie du Nord à la fin du XVIIe siècle). Pourquoi ce nom ? Parce que ses personnages sont représentés clairement habillés de denim avant l'heure, et que ses toiles ont révolutionné l'idée que l'on se faisait de l'invention de la toile de Gênes, qui serait antérieure au XVIIIe siècle. Et surtout, qui serait une toile destinée à l'habillement des pauvres. La preuve en trois tableaux :

Femme cousant avec deux enfants

 
Femme mendiant avec deux enfants.

Portrait de femme se réchauffant les mains à un brasier

Plus sur ce peintre ici.

Je compte reproduire le costume de la femme cousant sur le premier tableau (usure et déchirures comprise, je vais m'amuser...), mais en m'aidant des deux autres pour comprendre comment est fait le costume. Clairement, sur le second tableau, le haut gris/noir est exactement le même, et on voit un tout petit peu mieux le devant. Sur le dernier, je m'intéresse aux détails de la veste rouge pour m'aider à comprendre de quoi il retourne sur le premier tableau.

Tout ça me fait donc pas mal de boulot pour les mois à venir.



BONUS

J'ai un jour promis d'essayer de répondre du mieux que je pouvais de répondre à mes #stasàlacon les plus débiles.


Celle-là j'ai dû me creuser, pas moyen d'y trouver une réponse costumée. Mais une promesse est une promesse. Voici donc un futur embryon piémontais :



Vieux papiers (2)

Il y a un an et demi, j'avais posté ma collection de gravures de mode, aujourd'hui, j'ai de nouvelles copines à leur adjoindre. 

Les recommandations n'ont pas tellement changé. Je ne veux pas voir MES gravures se balader sur des pages inconnues ou sur Tumblr (mais j'ai renoncé à interdire Pinterest, parce qu'au moins Pinterest fait le lien avec cette page ou avec Flickr). C'est ma collection perso. Je la poste parce que je pense que les archives se partagent, il n'empêche que je trouve assez malappris de récupérer des photos des collections des autres pour les reposter. 

Elles sont taguées : ne retirer pas les tags. Ce n'est pas pour emmerder le monde ou "abîmer" les images, c'est parce que, si ces photos sont partagées à la sabrac, je veux que les gens puissent en retrouver l'origine. 

Si manifestement vous ne pouvez pas vous empêcher de les reposter sur Pinterest, partager aussi les informations fournies : date et nom du magazine quant ils sont donnés. Si vous voulez reposter l'image sur un blog perso (par exemple, parce que vous reproduisez une des robes), demandez-moi la permission : ce sera facilement accordé, et cela me permettra de plus de profiter de votre création.

Quoi que vous vouliez faire de ces photos n'oubliez pas que j'ai pris le temps de les scanner (voir de les scanner en plusieurs fois et de les reconstituer pour les grandes), et que je les partage gracieusement (ce que je pourrais ne pas faire) : rendez-moi simplement la politesse.

***

NB : certaines des gravures ne portent pas de mention de date. Néanmoins, elles viennent d'un antiquaire qui a récupéré la très importante collection d'un dame qui avait l'air de s'y connaître. Des dates sont marquées au crayon sur la majorité des gravures.


gravures tags (9)
1814
(n° 1422) Costume Parisien

gravures tags (3)
1827
(n° 2533) Costume Parisien

gravures tags (2)
1827
(n° 2524) Costume Parisien

gravures tags (4)
1827 (?)
(n°491) Petit Courrier des Dames

gravures tags
1829
(n° 2720) Costumes Parisiens 
(je ne sais pas si le pluriel, ici, est normal, ou la preuve qu'il s'agit d'une copie)

gravures tags (5)
1830
(n° 68) Le mercure des Salons 
(copie du Petit Courrier des Dames ?)

gravures tags (6)
1831 (?)
(n° 824) Petit Courrier des Dames

gravures tags (10)
Mai 1854 ? (quatrième année du magazine)
(n°8) Musée des Familles

gravures tags (11)
Septembre 1856 ? (sixième année du magazine)
(n°12) Musée des Familles

gravures tags (7)
1er septembre 1857
Journal des Jeunes Personnes

gravures tags (12)
1870
(n° 16) La Mode Illustrée

gravures tags (8)
1872 ?
(n°4) La Mode-Miniature (Magazin-Bijou Illustré)
Celle-là et une curiosité pour moi : non seulement le magazine m'est inconnu, 
mais le format est surprenant : cette gravure n'est pas plus haute que ma main !

gravures tags (13)
16 juin 1874
(n°218) La Mode Universelle


Conservation & atrophie de la mémoire

Bon, c'est juste un embryon de réflexion qui me traîne dans la tête depuis quelque temps. 

Hier, en traînant sur le web, j'ai découvert un nouvel exemple de robe à la piémontaise. 


Qu'est-ce qu'un robe à la piémontaise me direz-vous ? C'est ce qu'on a l'habitude d'appeler un OFNI, un Objet Textile Non Identifié. Un mix improbable entre la robe à l'anglaise et la robe à la française, avec les plis du dos rattachés en haut dos et à la jupe, mais libres tous le long du dos.

En la matière, le mot "habitude" est exactement celui qui convient. On a beaucoup d'habitudes quant à la manière dont on parle de la mode et du costume : la robe à la française et la robe à l'anglaise sont "normales" mais la robe à la piémontaise est "rare", parce que les unes sont conservées par centaines d'exemplaires dans le monde, malgré leur ancienneté, et qu'il n'existe qu'une poignée des autres ; l'anglaise retroussée est une polonaise et la vraie polonaise un vulgaire court-circuit de notre manière de penser ce type de robe, parce que, encore une fois les premières sont plus nombreuses dans les musées que les secondes.

Et tout le problème est là. A quel point notre regard sur ce qui se portait autrefois est -il biaisé par des accidents de conservation ? Le XVIIIe siècle est un bon exemple pour analyser cette question, et pas seulement parce que c'est ma période de prédilection : les vêtements du XIXe sont beaucoup plus nombreux à avoir été conservés, et l'accès des gens à une garde-robe qui mérite ce nom était plus vaste (depuis le dernier quart du XVIIIe, en réalité), mais le XVIIe, par contre, a laissé trop peu de pièces pour qu'on puisse y voir une stratégie plus ou moins consciente de conservation, ou d'absence de conservation. Par contre avec les costumes que le XVIIIe, si on accepte de décaler le regard, on peut tout de suite déterrer des anomalies. 

Revenons à notre robe à la piémontaise. Alors, rare ? Jusqu'à l'arrivée d'internet, et la numérisation des collections de musées, je peux comprendre qu'on lui ai dévolu ce qualificatif : il n'y en a pas en France, ni en Angleterre, une au Danemark, par contre, il y en a plusieurs en Espagne. Mais le fait est là, il y en a plusieurs conservées. Maintenant que l'on peut recouper les collections, les ventes aux enchères, et les collections particulières, il en reste six, peut-être sept. Sans compter les collections privées méconnues. Rare... pas exactement. Peu courante, oui.

On peut essayer de faire une comparaison : combien reste-t-il de "vraies" robes à la polonaise conservées ? J'en ai recensé 11 classiques (dont une en salle des ventes, incroyablement mal exposée et photographiée) et je suppose que Galliera doit en avoir une ou deux en plus. Et 7 "dérivées" (polonaises que j'appelle "courtes" à défaut d'un autre nom). Mais là aussi, on parle de pièces rares. Ce qui est encore plus discutable.

Bien évidemment si l'on compare ces 6 et 18 face à la pléthore des robes à la française et à l'anglaise, on a un déséquilibre certain. Mais si l'on prend le problème dans l'autre sens, on a d'autres déséquilibresd tout aussi flagrants : 18 polonaises conservées pour le nombre absolument absurde de gravures, de tableaux ou de textes qui la représentent, c'est relativement peu. Et paradoxalement, 6 piémontaises pour une seule gravure, et un vêtement virtuellement jamais mentionné dans aucun texte, c'est un chiffre trop élevé. Si la polonaise était si courante, pourquoi en a-t-on si peu ? Si la piémontaise était si rare, pourquoi en a-t-on autant ?

Je précise évidemment que je n'ai pas de réponses à ces questions, et qu'il n'y en aura sans doute jamais. Mais elles devraient nous forcer, en tant que costumiers amateurs ou professionnels, en tant que passionnés d'histoire du costume à essayer de réfléchir à la manière extrêmement distordue dont nous recevons, interprétons, et redistribuons les habitudes vestimentaires anciennes. C'est bien sûr un sujet récurrent dans l'étude du costume, dès qu'on parle de costume populaire contre costume des élites, et l'écrasante sur-représentation de la seconde. Mais ici, on a un problème plus vaste qu'une préférence élitiste qui est inhérente à l'art et aux musées par ailleurs.

La question se pose pour les piémontaises et les polonaises, mais elle se pose pour beaucoup d'autres type de vêtements : où sont les lévites ? il n'en reste AUCUNE. Les robes battantes ? Moins d'une quinzaine (je ne les ai pas toutes dans mon tableau Pinterest, les nombreux liftings du site ayant tendance à bouffer mes images) Pourquoi si peu d'habits d'équitation, et encore moins de tenues de chasse ? Pourquoi pas de pantalons ? Pourquoi si peu de vêtements de gros ? Contrairement à la légende, il y avait des gros avant l'industrie agro-alimentaire. Etc. Des exemples, il y en a à la pelle.

La question est donc : que choisit-on de conserver, et pourquoi ? Et n'avons-nous pas reconstruit, par des absences de pièces ou de gravures, ou au contraire une profusion des deux, des habitudes vestimentaires faussées ? N'avons-nous pas ré-interprété, sur-interprété, sous-interprété ces habitudes ?

La polonaise, omniprésente ? peut-être. Mais on n'en trouve pas tant de mentions dans les inventaires après décès. Au vu des gravures, elle domine la mode des années 1770. Et pourtant, on en conserve peu. Pourquoi ce "rejet" après autant de succès ? A-t-elle été considéré comme une mode passagère sans intérêt à posteriori ? Ou lui a-t-on associé une réputation sulfureuse ? J'avais trouvé dans un livre, il y a quelques temps (il faudra que je le retrouve pour photographier la page, parce que c'est une image que je n'ai jamais retrouvée ailleurs) une gravure des années 1780 montrant un groupe de prostituées : elle portent toutes des polonaises. A-t-on oublié de la conserver, ou a-t-on voulu en effacer le souvenir ?

La piémontaise, rare ? Et si elle était tellement ordinaire, commune, qu'elle n'était pas considérée comme de la mode ? Après tout, on n'a que très peu de notion sur ce que portaient au quotidien les bourgeoises de province. Ou les aristocrates espagnoles A quel point les oeillères franco-centrées que l'on impose à l'étude de la mode du XVIIIe siècle déconstruisent les vrais usages européens des modes ?

Que choisissons-nous de conserver dans nos armoires, nous, enfants du XXe ou du XXIe siècle ? Comment envisageons nous la mémoire textile de nos vies ? Gardons-nous nos vieux jeans ? Quels jeans finiront aux musées : Levi's, Guess ou mon jean sans marque ? Et d'ailleurs, dans deux siècles, le jean sera-t-il encore considéré comme une mode ou sera-t-il oublié des musées et des conservateurs.

J'ai évidemment beaucoup plus de questions que de réponses, et j'en ai beaucoup plus que je ne l'imaginais en démarrant cet article (dont je pensais qu'il ferait deux paragraphes au mieux). Mais je pense qu'on n'engage pas assez de réflexion sur la sociologie et la psychologie à la fois du costume et des représentations qu'on en a eu à travers le temps. A force de ne vouloir que reproduire la beauté de l'objet costume, on oublie peut-être pourquoi on s'est tous et toutes lancés dans ce hobby un jour : pour essayé de capturer une certaine réalité historique. Réalité historique qu'on n'a peut-être à peine commencé à toucher du doigt sous la couche d'interprétations erronées.


Bon... les insomnies, ça me rend un peu cafardeuse, je crois.