Mythologies du corset, épisode 2

by vendredi, février 13, 2015 1 points avant
Continuons notre petit tour d'horizon des mythes du corsets :

_ "On pouvait mourir poignardée par son corset"/ "Le corset brisait les côtes" / "On se faisait enlever chirurgicalement les côtes.

Première question : sources ? Parce que si la notion revient souvent dans les livres d'Histoire de la Mode, il est difficile d'en trouver l'origine. Et plus important, l'histoire est plus ou moins toujours la même : une jeune fille (forcément jeune, le concept type de la victime), à son premier bal, veut être la plus belle et rentrer dans sa superbe robe, elle se fait donc lacée très serré (la femme est vaine, et stupide...). Au cours de la soirée, une de ses baleines se casse et lui rentre dans l'estomac / une de ses côte se casse et lui rentre dans les organes, mais fière, elle continue de danser jusqu'au bout de la nuit, rentre chez elle sans rien dire à personne, et meurt dans d'atroce souffrance dans la nuit, le foie transpercé. Au cas où vous n'auriez pas compris, ceci est l'archétype de la légende urbaine, qui a repris le flambeau du conte de fée d'avertissement type le petit chaperon rouge. Protège-toi des dangers du monde, petite chose fragile.

Qu'est-ce qui est crédible dans cette histoire ? Rien, à part qu'une baleine peut se casser si on serre trop son corset (raison d'ailleurs pour ne pas le faire. Et les baleines ça coûte cher à remplacer, voir la pénurie à la fin du XIXe, début XXe.). Une côte peut-elle se casser à cause d'un corset ? **couff couff** Permettez que je m'étouffe de rire. Il faut une force très importante pour casser un os. Rappelons à toutes fins utiles qu'à poids égal, un os est six fois plus solide qu’une barre d’acier. Les os supportent le poids de votre corps tous les jours. Ils supportent aussi les torsions de votre corps. Et si l'ostéoporose peut faciliter la fracture des os, et qu'elle est plus fréquente chez les femmes, elle n'apparaît qu'après 45 ans, hein. Qu'est ce qui casse une côte ? Se prendre un volant dans la poitrine dans un accident de voiture. Faites-vous tabasser, et vous risquez d'avoir les côtes méchamment félées (et ça fait déjà très mal), mais pas cassées. La cage thoracique est solide, puisqu'elle protège vos organes les plus importants. Elle est aussi extrêmement flexible. Une cage thoracique soumise à la pression d'un corset se resserre, comme quand vous vous faite serrer très très fort par votre petit copain rugbyman.

Mais admettons que la baleine casse (elle doit réussir à passer à travers les couches de coutil, de canvas, ou de toile épaisse, je lui souhaite bien du courage) ou qu'une côte casse, et qu'elle transperce un organe. Non, vous ne continuez pas à danser, vous vous écroulez sur le sol en hurlant le nom de votre mère. C'est très douloureux. A moins d'être insensible à la douleur ou une super-héroïne, un organe transpercé c'est insupportable. Mais non, la victime est trop vaine pour choisir entre demander de l'aide ou continuer à danser firèrement (la femme, cette créature inhumaine -- et vaine, rappelons-le.). Bizarrement, dans tous les exemple rapporté de cette légende urbaine, c'est toujours le foie qui est touché : eh oui, le foie, c'est cet organe si fragile qui fait qu'on meurt non seulement en quelques heures s'il est touché, mais aussi dans des souffrances atroces. C'est pas comme si il y avait d'autres organes à disposition pour les transpercer.

Répétez après-moi : légende urbaine. C'est un conte pour faire peut. Et ça marche.

Et en voilà un autre : les femmes se faisaient retirer chirurgicalement les côtes pour serrer plus leurs corsets. Humm... J'essaye d'imaginer une salle d'opération victorienne, avant l'époque de le péniciline, de la découverte des microbes, avant l'invention officielle de la chirurgie esthétique, où un chirurgien complètement timbré accepterait de retirer des côtes à une femme. Si elle ne meurt pas pendant l'opération, elle mourra de scepticémie, de complications post-opératoires, ou la première fois qu'elle essayera de mettre son corset et que ses organes non protégés et non habitués seront confrontés directement à l'oeuvre d'un corset. Je mise sur l'occlusion intestinale. Vous avez BESOIN de vos côtes pour porter un corset.

Je vais vous dire d'où vient cette légende: PHOTOSHOP ! Enfin, le photoshop d'avant photoshop. Oui, parce que les premiers photographes n'ont pas attendu l'ordinateur pour découvrir les joies des la manipulation d'image. Entre la colorisation à la main, la surimpression pour créer des fantômes, et le redessinage d'éléments de la photos, ils étaient relativement forts à l'époque pour embrouiller leur monde. L'un des exemples de ça, c'est Polaire, la taille la plus fine du monde : 40 cm corsetée. Et beaucoup d'arrangements avec la vérité.

Moi, Polaire, première photoshoppée de l'histoire. 
On a la gloire qu'on peut.

Ca ne veut pas dire qu'on n'a pas d'exemples de femmes ayant la taille aussi fine que le prétendait Polaire. On en a même un exemple encore plus connu, et infiniment plus triste : Sissi. J'ai eu l'occasion de voir des robes de deuil que Sissi portait dans les années 1890. Et elle, je peux confirmer qu'elle ne devait pas faire plus de 40c cm de tour de taille corsetée. Il est aussi largement prouvé que Sissi a été gravement anorexique de son mariage à sa mort (voir au château de Schönbrum le registre de ce qu'elle mangeait, soigneusement consigné par le service du palais). Quand on mange un oeuf, ou une pomme par jour, on n'a pas besoin de se faire enlever des côtes pour être rachitique dans son corset.

_ "Le corset est un instrument de torture, on souffrait en le portant"

On peut souffrir en portant un corset, c'est vrai, j'en ai fait l'amère expérience, je ne suis pas la seule. Mais il faut être précis sur les raisons de ces douleurs. Premièrement, des problèmes de dos ou de hanches, peuvent en effet entrainer des douleurs. Mais ce n'est pas lié au corset, mais à des problèmes de santé préexistants. Ces douleurs n'ont d'ailleurs pas besoin du corset pour se manifester. Par ailleurs, paradoxalement, le corset peut-être bon ou mauvais pour les mêmes problèmes de santé, selon les circonstance. Un corset 1900 me tue le dos en 10 minutes (raison pour laquelle je n'ai encore jamais fait de costume Belle-Epoque), mon corset XVIIIe est un rêve à ce niveau-là.

Autre cause de douleurs : les baleines. On n'utilise plus aujourd'hui de baleines en fanon de baleines, et on se retrouve avec des équivalents. Si les baleines en plastique sont un bon erzatz pour du XVIIIe, elles n'ont pas la flexibilité de la vraie baleine pour du XIXe. On doit alors utiliser des baleines en métal, soit des baleines plates légères, soit des baleine spirales qui ont une vraies flexibilité, mais qui sont relativement dures. Selon la résistance à la douleur de chacune, ces diverses baleines peuvent être ou non douloureuses. Je ne supporte pas les baleines spirales, personnellement, mais la majorité des filles corsetées que j'ai rencontrées n'ont eu que peu de problèmes avec. Encore une fois, c'est le fait de devoir utiliser des erzatz de baleines qui peut poser problème. Autrefois, les corsets étaient sensiblement plus souples.

Et enfin, la cause principale de douleurs en corset est très simple : si un corset n'est pas fait pour VOTRE morphologie, il sera forcément douloureux. C'est comme porter des chaussures taille 38, quand on fait du 40. C'est débile, non ? Pareil pour un corset.

_ "le corset est un instrument de torture 2, on avait de graves problèmes de santé avec"


Des organes écrabouillés, aux os brisés, à la colonne vertébrale torturée, à la stérilité, vous avez probablement déjà entendu toute la litanie des maux que cause le corset. Mais établissons tout de suite qu'il n'existe rien -- RIEN -- dans la littérature médicale qui prouve qu'une femme soit morte du fait de son corset. Quels que soit les changements, réels, que le corset faisait subir au corps, il n'a jamais été prouvé qu'il pouvait causer des dégâts mortels ou ayant un impact réel sur la vie.

Balayons tout de suite l'idée de l'infertilité : les femme autrefois étaient autrement plus fertiles que nous, ils suffit d'ouvrir un livre d'histoire et de réviser un peu la notion de mortalité infantile pour comprendre que c'est leur fertilité qui permettait de contrebalancer un tout petit peu la chose.

Mais oui, le corps sous corset subissait des changements :
- La cage thoracique, finissait par se déformer et se resserrer. Mais cela ne se produisait qu'après de très nombreuses années de port de corset quotidien.
- Les organes se déplaçaient vers le bas, pour s'adapter à la nouvelle forme du buste. Mais ne pas confondre organes qui se déplacent et descente d'organe.
- Les muscles du dos étaient peut-être moins développés. Je dis "peut-être" parce que les analyses des hygiénistes du XIXe  ne sont pas complètement convaincantes là-dessus. Et que je pense que l'influence du corset sur ces muscles étaient contrebalancée par l'exercice naturel que ces femmes faisaient tous les jours en récurant leur maison ou en soulevant leurs enfants (voir point suivant).

Au niveau conséquences, la seule plus ou moins notable était que l'utérus était relativement bas, et que les femmes enceintent portaient donc bas. Cela ne les empêchaient ni d'être enceintes, ni d'accoucher, et les causes de la mortalité infantile ont été étudiées de long en large : les possibles malformations causées par le corset n'ont jamais été retenues comme cause majeure, ni même mineure. Car oui, les femmes enceintes portaient le corset, mais un corset adapté à leur ventre, qui se situait par ailleurs plus bas que normal : du coup, l'effet corsetage était situé trop haut pour avoir un impact sur le ventre. Pour des photos de corsets de grossesse, voir .

_ "On ne pouvait pas (remplir le blanc) en corset"

On ne pouvait pas courir, on ne pouvait pas monter les escalier, on ne pouvait pas sauter, on ne pouvait pas se baisser pour faire ses lacer, on ne pouvait pas porter de choses lourdes, etc.

On va commencer par des preuves par l'image, si vous voulez bien.

On ne pouvait pas se baisser :

“Women Bowling,” vers 1900, William M. Vander Weyde/George Eastman House Collection

Jeu de boules sur gazon, Australie, John Oxley Library, State Library of Queensland

On ne pouvait pas sauter :

Femmes sautant à la corde vers 1885
(photo d'origine inconnue d'abord parue sur le site Retronaut, d'où elle a depuis disparu)

On ne pouvait pas monter un escalier :

Femme escaladant un glacier
(Trouvé sur Tumblr il y a un siècle, si quelqu'un connaît la source, merci)

Revenons au principal : que fait une femme en corset ? Elle mène sa vie. Et la plus grande partie de la vie d'une femme, dans les siècles précédents, c'est de s'occuper des enfants (plusieurs), faire le ménage (pas d'aspirateur), ou encore la cuisine (pas de micro-ondes, ni de surgelés). Et ça, c'est quand elle ne travaille pas à côté, ce que font beaucoup de femmes célibataires (ou pas) autrefois. Ce sont des activités TRES physiques. Je vous conseille d'essayer un jour de récurrer votre appart ou votre maison, sans votre aspi (ah, battre ses tapis, une joyeuse activité qui s'est perdue) ou vos produits ménagers. Et puis en dehors de ça, ces femmes avaient une vie, elles allaient danser (quiconque n'a jamais essayé de danser une polka ne sait pas à quel point on était sportif au XIXe siècle), elles marchaient beaucoup pour se rendre dans les magasins ou à leur travail (les transports en commun, ce n'est pas à l'époque à la porté de toutes les bourses), et elle font du sport : tennis, croquet, tir à l'arc, randonnée, vélo, etc., tout ça en corset.

Alors d'où vient cette idée que la femme ne peut pas faire ces choses en corset, puisqu'il est évident qu'elle est quand même bien obligée de les faire au quotidien, sauf à vivre sous une cloche de verre comme un papillon ? Encore une fois, de cette idée bien ancrée que la femme est le "sexe faible". La femme est fragile, elle reste au foyer, elle ne doit pas travailler, elle n'a pas la capacité de supporter les choses trop difficile, etc. On vit encore aujourd'hui sur des conceptions masculinistes et misogynes du XIXe siècle, et quand on parle de la femme du XIXe, on en parle comme l'imaginaire du XIXe nous l'a vendue : la femme éthérée de la période romantique, la femme intellectuellement et physiquement trop faible pour travailler (ce qu'elles ont toujours fait, juste pas les femmes riches), la femme qui s'étiole comme une fleur qui se fâne dans son appartement,...

Tout est une question de perceptions : par exemple, on aime beaucoup souligner que les femmes, jusqu'aux années 1880, vivaient chez elles. Est-ce parce qu'elles ne pouvaient pas sortir ? Trop faibles pour supporter de marcher longtemps ? Ou est-ce parce que jusque là les femmes ont peu de lieux de socialisations qui leurs sont spécialement dévolus ? Dans ce cas-là, ou sortir, à part là où elles sont les bienvenues : les bals (populaires ou pas), les soirées mixtes, les berges en été, etc. A partir des années 1880, les femmes commencent à s'organiser des clubs, elles participent de plus en plus à des oeuvres publiques (charité, politiques, sociales, littéraires,...) qu'elles gèrent elles-mêmes. C'est pourtant l'époque où le corset commence à devenir soit-disant le plus contraignant. Cela ne les a pas empêchées de commencer à s'émanciper.

...à suivre...

Historico-puriste

Costumière amateure, historienne. Aime bien rappeler qu'avant d'être un hobby de Princesses Playmobil, le costume c'est aussi une représentation de la vraie vie des vrais gens du passé. Il m'arrive ainsi de manger au petit déjeuner des marquises néo-roccoco irrespectueuses de leur matériau historique.

1 commentaire:

  1. Merci pour ces articles sur le corset.
    Personnellement je trouve pas suffisamment d'informations dessus, je ne tombe que sur les mythes et même lorsque je lis des réflexions faites par des personnes écrivant des commentaires et se déclarant dans la branche médicale, je ne vois jamais d'explication complète permettant de comprendre "pourquoi le corset, c'est mal".
    o.o

    Ce soir il y a un documentaire sur le soutien-gorge, évidement ils ont parlé du corset et nous n'avons pas échappé à "il fallait que la taille soit très fine, à l'époque la silhouette se devait d'être fine et elle serrait les corsets à tel point qu'on s'évanouissait."
    Je vous le donne en 1000, les images choisies montrent des ancienne vidéos de femmes serrant très fort le corset.
    o__o Bonjour le documentaire.
    Idem on n'as pas parlé de ne pas laisser le cordon derrière complètement serré. Mais je suppose que les personnes portant (correctement) un corset le savent très bien.
    Cela dit (en français), je ne trouve pas beaucoup d'information sur le port du corset. Comme sur les thèmes que vous avez succinctement abordés comme le fait d'en porter lorsqu'on est enceinte ou quand on est en surpoids.
    Je trouve ça dommage, mais peut être que je ne cherche pas au bon endroit. (si il y a des articles sur ce site je suis désolée je le visite pour la première fois.)

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