Ô Indiennes !

by samedi, novembre 22, 2014 1 points avant
Ô Rage
Ô Désespoir
Ô Costumiers ennemis
N'ai-je donc tant vécu que pour cette infâmie ?

Il y a deux choses dont il faut se méfier quand on aime le costumes : les vendeurs de tissu et les costumiers amateurs. Je ne pourrais malheureusement faire l'honneur de donner deux neurones -- selon la formule maintenant célèbre -- ni aux uns ni aux autres. Si je résiste encore au crime de "la matière, c'est du satin", ça fait un moment que j'ai renoncé aux costumiers parisiens (enfin surtout costumières). A force d'avoir fait de multiples anévrismes cérébraux à les écouter raconter n'importe quoi, je me suis pris un Kraken. De temps en temps, je vois passer des conneries, et je secoue la tête  en me répétant ce fomidable proverbe polonais : pas mon cirque, pas mes singes. Mais la dernière connerie que je viens de voir passer m'emmerde plus. 



Ceci va donc être un mini mini rappel historique sur les Indiennes, d'où le titre. Mini, parce qu'un vrai rappel sur les Indiennes, c'est au moins deux heures de cours magistral.

Et donc tout de suite, réglons le problème : non, les Indiennes, ce n'est pas un spécialité des 20 dernières années du XVIIIe siècle, vous pouvez vous faire avec robe, jupon ou casaquin pour tout la deuxième moitié du siècle, facilement. Vous pouvez aussi vous faire un jupon ou un manteau de robe de noble pour la fin du XVIIe. Pour la première moitié du XVIIIe siècle, l'Indienne est plutôt réservée à la décoration intérieure. (sources : inventaires après décès parisiens. Dans les inventaires après décès des régions de Marseilles ou d'Arles, ou la Bretagne, près du port de Nantes, la possession et le port des Indiennes est endémique pendant la fin du XVIIe et tout le XVIIIe siècle)

On reprend : l'Indienne est nom commun que l'on donne à la fois aux tissus importés d'Orient depuis le XVIe siècle et aux tissus inspirés de ces tissus orientaux à partir de la fin du XVIIe, et surtout au cours du XVIIIe. Pour les tissus vraiment orientaux, on trouve aussi les noms de Perse et de "toille peinte" (oui je vous laisse l'orthographe d'époque, ça me fait plaisir), les Indiennes désignant plus souvent les tissus de coton imprimés inspirés de ces perses et "toilles peintes". Mais à l'époque, ils mélangent le vocabulaire (et aujourd'hui, les historiens sont bien emmerdés pour faire le tri). Et il y a aussi des toiles imprimés pinceautées en plus, donc un beau bazar au niveau des qualificatifs. Et pour certains tissus qui ont un nom spécifique (exemple, le chafarcani), la plupart des Français ne le connaissent même pas. D'où : Indiennes pour tous. 

Jusqu'en 1686, les Perses et les Indiennes sont légales en France, et ont beaucoup de succès. Beaucoup trop en fait. Les ventes de soieries lyonnaises plongent (elles sont une des grandes industries qui font vivre le royaume), et, même si la France a sa Compagnie des Indes et son comptoir à Pondichéry, le commerce de ces tissus profite beaucoup trop à la Compagnie des Indes Néerlandaises, et aux Anglais, qui commencent à grignoter l'empire commercial maritime des Hollandais. D'où, hop, 1686, Ordonnance Royale et prohibition de l'importation et de l'utilisation des toiles orientales. Et c'est un fiasco sans nom, parce que personne ne la respecte.

Dans un deuxième temps, les vraies Perses étant extrêmement chères, les plus chères étant les peintes, et le coton rare, puisqu'importé. Mais avec l'augmentation du commerce du coton, celui-ci est devenu plus abordable (alors attention, je vous vois venir : alors le coton c'est un tissu de pauvres ? Il y a coton et coton : et le coton de bonne qualité est toujours très cher. Seuls ceux qui ont des moyens se font des chemises en coton, parce que c'est du coton à la fois solide et beau, et qu'ils peuvent s'en racheter dès qu'elles s'usent. Les bourgeois et les plus pauvres restent longtemps à la toile de lin, parce que c'est plus solide, résiste mieux pour des usages et des lavages répétitifs, et que ces chemises ont moins souvent besoin d'être changées.), et des usines se sont crées un peu partout en Europe pour imiter l'impression à la planche (avec des blocs de bois). Parmi les centres d'impression les plus connus, la Hollande, la Suisse, l'Alsace qui n'est pas encore Française, l'Angleterre et...  Marseille. 

Oui, là je sens que vous tiquez. Mais Marseille, m'dame, c'était bien en France, là où c'est interdit ? Je confirme. Sauf que c'est par Marseille que le savoir oriental est arrivé en Europe au milieu du XVIIe. En fait, dès 1640, des Arméniens sous la protection de Colbert, se sont réfugiés à Marseille pour échapper aux persécussions, et en contrepartie, ils montraient leur savoir aux artisans Marseillais. C'est comme ça que certaines usines de Marseille se sont retrouvées à garder leur autorisation de produire après la mise en place de la prohibition, quand les Marseillais ne pouvaient plus officiellement les acheter : mais Marseille est un port, et d'un port on exporte.

Malheureusement pour la France, elle a aussi exporté ses Huguenots après la Révocation de l'Edit de Nantes, et comme beaucoup d'entre eux étaient des artisans justements spécialisés dans le tissu et l'impression, ils sont allés porter leur savoir et leurs compétences en Suisse, d'abord, puis ils ont essaimé en Europe. Et ça fait encore aujourd'hui beaucoup marrer les historiens étrangers.

Donc de 1686, jusqu'en 1759, date du dernier décret levant l'interdiction des Indiennes, les Français jouent à cache-cache avec les lois somptuaires. Les Indiennes ont toujours du succès, et dans toutes les couches de la société, puisqu'il s'imprime partout en Europe des toiles de toutes les qualités. Mais on les utilise en décoration ou en vêtements d'intérieur. Si on les porte en extérieur, on ne risque qu'une amende (les importateurs finissent eux en prison), mais tout le monde n'est évidemment pas capable de payer une amende.

Dans les années 1750, il devient évident que la prohibition va bientôt finir par tomber et de nombreuses usines commencent à s'installer illégalement en particulier à Nantes et à Rouen. La célèbre usine de Jouy ne s'y installe qu'en 1760, tout à fait légalement. Oberkampf, qui la crée, est un Allemand, passé par chez les imprimeurs de Bâles où il a appris le métier.

A partir de 1759, on peut donc officiellement s'habiller en Indiennes, mais on le faisait déjà depuis à peu près un dizaine d'année de manière plus ou moins discrète. Du coup l'utilisation des Indiennes dans l'habillement explose et augmente de manière exponantielle. En 1789, tout le monde, je dis bien TOUT LE MONDE, en a, dans sa garde-robe ou son intérieur. N'oubliez jamais l'importance du marché de la revente au XVIIIe. Oui, même les prostitués et les lavandières portent des indiennes. Pas que les petites bourgeoises.

Ce qui change avec entre l'époque de la prohibition et l'après, c'est la diversité des motifs : jusque-là, on se contentait d'essayer de reproduire des motifs orientax, mais à partir de la deuxième moitié du sciècle, on commence à inventer des motifs originaux. 

Et c'est ça qui fait la différence entre les indiennes au cours du siècle : la modification des motifs. Pas le fait que les Indiennes, c'est trop moderne pour du 1770 * facepalm*





Et par ailleurs, je tiens à souligner qu'on trouve de très bonnes repros d'indiennes ailleurs qu'à Paris, bande de snobs, la preuve par une Grenobloise :

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Green Martha, dans son superbe Casaquin plissé en indienne Mond*** Tis*** en juillet 2013 à Vizilles.

Historico-puriste

Costumière amateure, historienne. Aime bien rappeler qu'avant d'être un hobby de Princesses Playmobil, le costume c'est aussi une représentation de la vraie vie des vrais gens du passé. Il m'arrive ainsi de manger au petit déjeuner des marquises néo-roccoco irrespectueuses de leur matériau historique.

1 commentaire:

  1. Bien resumé ! Cet article m'a beaucoup fait pensé à mes recherches ! En fouinant dans les archives, j'avais eu droit au compte rendu d' arrestation d'un vilain contrebandier d'Indienne :)

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