Turkey ! (épisode I)

by jeudi, juillet 25, 2013 0 points avant
Comme mentionné à la toute fin de mon article précédent, mon blog a fêté ses 5 ans avant-hier. Je n'ai jamais pris la peine de "fêter" les anniversaires de blogs, parce que jusqu'ici, ça me paraissait parfaitement ridicule. Mais la barre des 5 ans, pour un blog, c'est quand même un petit événement. C'est qu'il faut les tenir, les 5 ans ! Il a eu des hauts et des bas ; des  succès inattendus (la polonaise !) ; il a même réussi à avoir son lot de trolls et d'insultes bas du front couleur boue du ruisseau. L'un dans l'autre, il a vécu une petite vie de blog bien remplie, et il a bien rempli son office.


Bien ? Pas totalement. Je me suis aperçue récemment qu'il manquait quelque chose d'important  ce blog : les tutoriels. Quand on parle d'un loisirs manuel comme la couture, les tutoriels sont importants. Et j'ai essayé récemment de remédier un petit peu à ce manque. Mais les tutoriels, c'est long à préparer, ça demande pas mal d'investissement personnel, et il faut savoir un minimum de quoi on parle. Du moins si l'on veut que le tutoriel soit bien fait, qu'il atteigne son but -- permettre à autrui de reproduire une technique de couture--, et pour ne pas induire les gens en erreur.

Pour l'anniversaire de ce blog, j'ai donc décidé d'écrire un tuto, mais un tuto plus compliqué que les deux précédents. Ma spécialité en couture, c'est -- bien sûr -- le XVIIIe siècle (si vous ne l'aviez pas déjà remarqué). Une interrogation qui revient régulièrement parmi les costumières, débutantes ou moins débutantes, avec qui je discute, concerne les techniques d'assemblage et de couture utilisées à l'époque. C'est toujours une question qui me surprend car plusieurs d'entre elles sont accessibles dans des livres couramment utilisés par les costumiers. Sauf que j'oublie toujours que ce sont des livres anglais ou américains, pas faciles à se procurer ailleurs que sur internet (via cette saloperie d'Am*azon), et écrits, bien sûr, en anglais. Comprendre des textes sur la couture écrits en français, c'est parfois difficile (hello Burda Magazine !), en anglais, ça peut être une tannée.

J'oublie aussi qu'il m'a moi-même fallu longtemps pour m'imprégner de ces notions et les considérer comme "naturelles" d'un point de vue couturier. Alors qu'elles sont en parfait désaccord avec les techniques modernes. Et surtout, la plupart des gens ne se sont pas familiarisés avec la couture de la même façon que moi : en plus d'être autodidacte, comparée à des couturières qui ont parfois appris la couture enfant avec maman ou mamie, je me suis aussi mise à la couture à la main très vite, parce que j'ai presque dès le début développé une haine de la couture à la machine . Et les techniques de coutures que je vais présenter ne peuvent s'exécuter, pour une bonne part, qu'à la main.

La Couturière, de Velasquez

L'idée de départ est de vous montrer plus précisément des techniques de montage de corsage. Et le plus simple est donc de vous montrer carrément le montage dune robe, pour la peine. Le tissu que j'ai choisi est un coupon de coton de 3 m attrapé aux coupons Saint Pierre. C'est mon précieux. J'ai retourné tout la montagne de coupons en coton pour en trouver un autre, sans succès. 

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Il est possible, en s'y prenant très bien, de faire une robe à l'anglaise complète avec seulement 3m, mais il faut non seulement piécer beaucoup (ce qui est un peu long), et c'est une robe qui dispose de peu d'ampleur dans la partie jupe du manteau : peu de tissu et peu d'ampleur sont synonymes de robes plus populaires (le tissu est extrêmement cher au XVIIIe). Sauf que moi, je voulais un petit peu d'ampleur dans le dos. J'ai donc opté pour une un manteau de Robe à la Turque à porté sur ma robe 1790 froncée en rideau sur le devant.

La particularité de Turque c'est qu'elle est en deux parties : un manteau de robe à manchons courts et échancré sur le devant (une "zone", terme absolument pas historique, anglo-saxon, dont je n'arrive pas à retrouver l'origine), superposé à une autre robe. Éventuellement une robe-fourreau, quoi que ce ne soit JAMAIS précisé dans les textes que j'ai étudiés, soit sur une corsage/corset et une jupe séparés, mais faits dans le même tissu.

Robes à la Turque, 1780, Gallerie des Modes et Costumes Français, MFA les 2, via Pinterest.

J'ai décidé de vous montrer 3 techniques différentes. Sur le même corsage, oui. Ou comme s'est moqué gentiement ma partenaire de crime : je vais vous montrer des techniques histo en faisant du pas histo. En effet, on ne trouvera jamais trois techniques différentes sur une même robe. Parfois, on en trouvera deux, mais même cela reste rare. Mais disons que faire trois robes différentes pour un tuto, surtout en le faisant à la main, et en connaissant mon rythme de production en matière de couture : non. Donc vous voilà prévenues : les trois techniques ne s'utilisent pas ensemble habituellement. Je vous mentionnerai celles que l'on peut éventuellement associer sur un même projet.

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Mais avant de partir sur la confection, il y a une étape obligatoire. La toile. Je le redis en CAPSLOCK : la toile est OBLIGATOIRE. Même si comme moi, vous reprenez le patron d'une robe que vous aviez précédemment faite et qui vous semblait réussie et ajustée. Il y a mille raisons de ne pas reprendre un patron sans le toiler avant, mais la principale étant que, si tout va bien, vous avez naturellement évolué en couture et toilage/ajustage depuis votre robe précédente. Vous vous apercevrez rapidement que vous pouvez trouver des moyens de l'améliorer, qu'il y avait des erreurs qui ne vous semblaient pas évidentes avant. Si ce n'est pas le cas, pardon d'être brutale, mais c'est que vous êtes de mauvaise foi vis-à-vis de votre propre travail (et il y a des chances pour que vous ne soyez pas sur le bon blog).

On peut également souligner que personne n'est fait de ciment et que la morphologie change, surtout chez les femmes. On grossit, on maigrit, parfois sans s'en rendre compte, d'autant que les vêtements modernes sont très conciliant avec les petites fluctuations. Ce n'est pas le cas au XVIIIe, ni au XIXe : si vous prenez un petit centimètre sur les hanches, votre jean devrait pouvoir s'en accommoder, vos paniers et votre faux-cul, eux, remonteront et transmettront ce centimètre supplémentaire directement sur la longueur de votre corsage. Un corsage trop long sur les hanches, c'est affreux ! (et vachement courant chez les costumières.)

En ce que me concerne, les aisselles de la robe dont je recopiais le patron étaient un peu étroites, et l'encolure trop large (elle reposait sur la pointe de mes épaules). Par ailleurs Je devais porter cette robe à la turque sur une autre robe, ce qui voulais dire rajouter quelques millimètres aux coutures, et dessiner la zone. Tout ce travail d'ajustage m'a demandé plus de temps que prévu, d'où le retard pris sur ce tuto (j'avais aussi ma robe à finir pour Vizille et j'étais en visite, dans une maison avec enfants, ce qui ne crée un rythme différent de travail.)

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Seconde toile

J'ai fait deux toiles : une première tenue avec des aiguilles et avec un tissu de merde (synthétique à rayures blanches et rose shocking. C'est aussi effrayant en vrai que par écrit. Je dénonce Green Martha fan de kipique, qui a mentionné qu'elle aurait pu faire une robe avec un truc pareil. Je ne suis donc pas totalement convertie au kipique.) Je n'ai pas fait de photo de cette toile, mais j'en ai fait de la suivante, bâtie pour tomber plus correctement, et faite en partie avec la future doublure de ma robe (j'ai ensuite refait les pièces de dos et arranger l'échancrure). Deux toiles, c'est souvent le minimum requis.

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Mes pièces de doublures

Comment ça, j'utilise un tissu pareil pour ma doublure ? Et oui, pour la doublure, j'ai fait histo, j'ai récupéré des chutes de projets précédents qui me restaient. Beaucoup de robes XVIIIe, et parfois même des robes qui par ailleurs coûtent un bras, sont doublées avec des restes disparates de tissus, souvent piécés. Le tissu à fleurs vient de mon projet de robe Williamsburg. J'utilise aussi un reste de lin blanc plus classique.

Robe à la Française 1765-1775 Via Augusta Auction
Un bel exemple de piéçage de doublure

EDIT TO ADD :
Un autre très bel usage de piéçage de doublure : il y a trois tissus différents dans cette doublure de droulet, 
dont une partie est visible, sur les "queues" (1000 excuse, je me maîtrise pas -- encore -- le vocabulaire du costume provençal)
Musée Arlaten d'autres photos ici


Prochaine partie du tuto, courte à écrire, mais longue à exécuter avec ma méthode : la pose des baleines sur la doublure.
Historico-puriste

Costumière amateure, historienne. Aime bien rappeler qu'avant d'être un hobby de Princesses Playmobil, le costume c'est aussi une représentation de la vraie vie des vrais gens du passé. Il m'arrive ainsi de manger au petit déjeuner des marquises néo-roccoco irrespectueuses de leur matériau historique.

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