Pensées parasites

by samedi, mars 31, 2012 2 points avant
La costumière est un animal un peu étrange et difficile à prendre au sérieux ("mais si, je vous jure, le costume d'un point de vue social et politique et historique, c'est passionnant... mais partez pas, faut que je vous expliiiiiiiique... !!!!"). Faut dire qu'on n'aide pas avec nos comportements bizarres, nos réactions démesurées et/ou déplacées face à un costume surprenant. Oui, ok, aller emmerder un conférencier qui n'en a rien à foutre du costume, c'est très très très con : son truc à lui, c'est la photo (entre autres), réfléchis deux millisecondes, enfin, Heileen ! Hum, pardon, gomen nasai, réflexe pavlovien... Je recommencerai plus... (je recommencerai, bien sûr... pavlovien, on vous dit)

Ce qui est amusant, c'est que je peux bugguer sur un problème de costume et continuer de suivre une conférence comme si de rien n'était... en continuant joyeusement de bugguer. Je suis multi-fonctions, et bien barrée, et vous avez ma permission pour dire que je buggue facilement sur des trucs sans intérêt. M'en fous, c'est ma cervelle, j'en fait ce que je veux, sauce blanche ou confettis...

Bon, alors, c'est quoi le problème, Germaine ?

C'est ça :
baron+haussmann.jpg
Selon les sources, portrait présumé ou pas du Baron Haussmann, vers 1850 
(pour moi, comparaison avec les autres photos à l'appui, c'est lui, pas de 'blème)

Même sans être costumier, un élément doit vous sauter aux yeux (je confirme, les spectateurs de la conférence où j'ai découvert la photo ont TOUS réagis) : mais c'est quoi, cette casquette ? (D'abord, oui, c'est une casquette, pas un béret, regardez bien, on voit la visière sur la gauche) Réaction primaire : euh, dites, la casquette, c'est pas la bonne, donc, c'est pas Haussmann. Bon d'abord, c'est pas comme ça qu'on fait de la reconnaissance de portrait, et puis, zut, franchement c'est bien Haussmann, regardez les photos qui suivent ! Et surtout, c'est une manière un peu facile de balayer un problème. Oui, la casquette est bizarre (et pas qu'elle) et la question intéressante, c'est plutôt : pourquoi ? Pourquoi elle est bizarre, pourquoi elle "choque" ?

La casquette, c'est un élément de l'habillement populaire, au XIXe comme aujourd'hui. C'est tellement bien implanté qu'on reconnaît partout Gavroche, l'archétype ultime du gosse du peuple, à sa casquette. La casquette, c'est aussi associé à un nombre de métiers impressionnant : policier, gendarme, militaire, facteur, pilote d'avion, chauffeur de maîtres, sportifs, etc, pour les plus connus. Tous ces métiers sont bien sûr populaires. Or Haussmann est évidemment aussi éloigné de toute culture populaire que peut l'être un homme de son époque. Plus éloigné encore, sans doute puisque M. le baron (de Second Empire, aristocratie au rabais) est un préfet (de l'Yonne en 50, il deviendra préfet de la Seine trois ans plus tard). C'est un haut personnage de l'Etat, il y a un certain standing à respecter. Donc, l'habillement populaire, niet. Le chapeau pour l'homme de l'époque, c'est melon ou haut-de-forme (les haut-de-forme sont beaucoup plus variés qu'on ne l'imagine, il y a de la place pour l'originalité dans le choix d'un chapeau). Quelques fantaisies pour la chasse, mais là, il est dans un salon. 

C'est peut-être le moment de s'intéresser au reste de son habillement. Pas des vêtements marqués aussi populaires que la casquette, mais quand même assez "négligés" (dans le sens "non formels"). Le pantalon à carreaux est à la mode au XIXe, il n'arrête pas de revenir à la mode (1830, 1850, 1890, principalement). Donnez un pantalon à carreaux à un homme aujourd'hui, il crie au meurtre, mais au XIXe, c'est plutôt bohème chic, pas trop formel, bien pour les parties de campagne, etc. Dans un salon, en famille ou entre amis, pourquoi pas. Son manteau est plus troublant : pourquoi porte-t'il un manteau, fermé en plus, dans un salon ? Vous me direz, il n'est pas chez lui, il est chez un photographe. Non, bof... non. On s'habille bien pour aller se faire tirer le portrait, on enlève son manteau pour pas avoir l'air d'être pris en flag' à la sortie du bordel. Si il est chez un photographe, son habillement doit avoir un sens... 

Regardez mieux : vous ne le trouvez pas mal habillé ? Il EST mal habillé : le manteau est trop petit, il est engoncé dedans, il ferme en faisant des plis, la manche gauche est trop serrée ; le pantalon, lui, a l'air trop large sur les mollets, il flotte. Ben, p'tét' qu'il s'habillait mal, et puis c'est tout ? Non, regardez plutôt  comment il s'habillait "normalement".

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haussmann.jpg 97-021710.jpg 
La première photo est datée de 1857, les autres autour de 1860, mais elles ont pu être toutes 
prises lors de la même séance de pose, on dirait le même costume à chaque fois. (Je n'ai pas
 mis de photographies plus tardives, parce qu'autour de 65, il se coupe les favoris, c'est 
perturbant pour les comparaisons :p )

Ça, c'est un préfet. Haussmann sait s'habiller. Donc, cet habillement inadapté et populaire (casquette) a forcément un sens. 

Il y a un élément de son habillement dont je n'ai pas parlé, et qui à mon avis, est la clé pour comprendre ce qu'il est censé porter. Autour du cou, il a un foulard. Pas une cravate nouée, un foulard. Et pas n'importe quel foulard : à pois blancs ! J'imagine très bien un foulard rouge, en ce qui me concerne :) Un foulard à pois, quel mauvais goût, que c'est... populaire... 

Le foulard, en soi, c'est presque plus archétypal que la casquette. C'est typique de l'idée que l'on se fait du parisien populaire voire du voyou (l'idée que la bourgeoisie s'en fait, et les voyous aussi !). Aujourd'hui encore, la caricature du parisien porte un foulard autour du cou : vous remarquerez que la fille, dans l'image qui suit porte un foulard à pois blancs ! Typique, on vous dit...

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2 images trouvées en 5 minutes de recherches sur Google (source)
(Ah putain, ce que je peux les haïr, ces caricatures du franco-parisien...)

Mon problème c'est que je n'ai pas d'icono de 1850-60 pour appuyer mon propos. J'ai cherché un peu, mais les voyous, c'est pas un sujet très glamour à l'époque. J'ai regardé les tableaux sur la révolution de 48, puisqu'il y a du peuple sur ces barricades, mais la seule chose que l'on peut en conclure, c'est que les hommes ont fait la révolution de 48 en chemise fine et très suggestivement entrouverte. Sexy, mais pas très informatif :) 

Mais comme l'imaginaire populaire du XIXe reste à peu près le même jusqu'à la Grande guerre, j'ai décidé de vous prendre un exemple plus tardif, mais que j'aime beaucoup : les Marlous, les Apaches, les méchants très sexy-parce-qu'ils-le-valent-bien de la Belle Epoque, époque Casque D'Or. Pourquoi c'est vachement intéressant, les Apaches ? D'abord parce que l'icono est importante, c'est sans doute la première fois qu'on représente autant les voyous. (Ça nous permet, sur le sujet des foulards d'avoir pleins d'exemples comparatifs. D'ailleurs, vous remarquerez aussi qu'ils portent beaucoup la casquette) Et surtout, avec les Apaches, on voit apparaître les photos de voyous (je doute qu'on les ait beaucoup photographié avant, sauf pour les photos d'identité judiciaire) ; en tout cas, puisque le sujet du jour, c'est la photo, c'est pas plus mal de s'appuyer sur ces photos-là aussi.

  img118.jpg  
vers 1910. Ils portent TOUS des foulards, sauf le dépoitraillé au premier plan. 
Plusieurs de ces foulards ont des motifs, également. 
Je les adore...

Pour en revenir à Haussman, je ne dis pas qu'un foulard fait forcément voyou, ni même que les gros pois soient forcément un motif toujours populaire. En fait, je vous ai même trouvé un exemple du même type de foulard porté par un autre bourgeois (anglais) de la même époque, mais vous remarquerez qu'il l'a sagement noué en cravate et que l'objet sert à réhausser un costume sobre et sombre (le foulard est sûrement de couleur).
  Francis_Galton_1850s-1.jpg
Francis Galton, fondateur de l'eugénisme, en 1850, 
personnage, hum, charmant, ahem...

Je souligne seulement que les pois sont des motifs voyants. Ce qui est voyant frise le vulgaire, et le vulgaire est populaire. Bref, avec cet accoutrement, Haussman joue sur des codes caricaturaux de l'imagerie populaire : c'est à un homme du peuple qu'il veut ressembler. 

Ma théorie, c'est qu'il est en costume de bal costumé. Cela expliquerait pourquoi il a été pris en photo dans un ensemble pareil : on prenait beaucoup de photos lors de ces bals. On peut en voir pas mal de beaux exemples au Musée McCord. Là où je sèche, c'est le choix d'un tel costume : d'habitude, les hommes vont plutôt choisir de se costumer en Henri IV ou en Viking. Pourquoi choisir de s'habiller en homme du peuple ? Il ne peut pas avoir choisi de s'habiller en voyou, pour un préfet, cela friserait la faute professionnelle. Alors quoi ? Quand je le vois, je ne peux pas m'empêcher de penser "chauffeur" (ou plutôt cocher, pour l'époque), mais là c'est mon imaginaire qui parle, pas celui d'Haussman...

Vous en pensez quoi ? Vous êtes d'accord sur le fait que c'est un costume, ou pas du tout ? Et si c'est un costume, vous pensez qu'il est censé représenter quoi ?




Historico-puriste

Costumière amateure, historienne. Aime bien rappeler qu'avant d'être un hobby de Princesses Playmobil, le costume c'est aussi une représentation de la vraie vie des vrais gens du passé. Il m'arrive ainsi de manger au petit déjeuner des marquises néo-roccoco irrespectueuses de leur matériau historique.

2 commentaires:

  1. Je plussoie le costume ! La redingote est trop courte pour lui, la taille lui arrive à la poitrine ! Costume de quoi... Un personnage littéraire peut-être ?

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  2. Merci pour ce post et l'étude poussée qu'il révèle!

    Un costume de contremaitre, de chef d'usine peut-être?

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